Tous les jours.

Alban Nikolai Herbst

Le Roman de Manhattan

Traduit de l’allemand par
Raymond Prunier

Pour Adrian,
dont la vie á commencé au Star Hôtel, Manhattan.





>>>> Chapitres 1 à 3.
>>>> Chapitres 4 à 8.
>>>> Chapitres 9 à 13.
>>>> Chapitre 14 à 18.
>>>> Chapitres 19 & 20.
>>>> Chapitres 21 à 24.
>>>> Chapitres 25 & 26.
>>>> Chapitres 27 à 30.
>>>> Chapitres 31 & 32.
>>>> Chapitres 33 à 35.
>>>> Chapitres 36 & 37.
>>>> Chapitres 38 & 39.
>>>> Chapitre 40.
>>>> Chapitres 41 à 43.
>>>> Chapitres 44 à 47.
>>>> Chapitres 48 & 49.
>>>> Chaptitres 50 & 51 (1ière partie).
>>>> Chapitre 51 (2ìeme partie.
>>>> Chapitre 51 (3ième partie).
>>>> Le fin.

>>>> en Allemand.

__________________________________________________________
New York City / Berlin / Olevano Romano / Berlin
avril 1999 – janvier 2000
Édition d’Internet 2009

[Publié aux Editions du Félin, Paris.
Commandes >>>> ici.]

Ce gigantesque, ce merveilleux fleuve Hudson aux reflets d’argent!

Titel <<<<.

Je jetai un coup d’œil par la fenêtre de mon wagon sur de petits bateaux qui semblaient vaciller jusqu’à se dissoudre dans l’air, comme s’ils flottaient au-dessus de la surface des eaux tendues à l’infini. Parfois, des ponts énormes, finement ouvragés, s’élançaient au travers : miracles de cette fusion de l’esprit pionnier, des légendes modernes et de l’infrastructure. Bien au-delà, à près d’un kilomètre du bord de l’eau, des collines descendaient en pente douce jusqu’aux rives, donnant à ce fleuve une poésie léthargique. Des villas éblouissantes au sommet : leurs toits formaient des taches rouges tandis qu’au-dessous luisait leur blanc protestant. On avait l’impression que s’étendaient à l’entour de vastes forêts. Ce n’était en tout cas pas cet ensemble urbain bouillonnant de briques, d’arcs de fer, de verre et de béton dressé, tel ce Manhattan, que Wilfried Talisker avait toujours eu à l’esprit.
Cet homme que je venais surveiller.
Il avait été inventé à Gand. Susanne Ajoub, Ignazio Vidal-Foch et moi n’avions pas pu nous empêcher de nous moquer de cette prude exaltation que les gens affectent en Amérique, sorte d’hystérie de constante bonne humeur, qui vous cueille le matin d’un Oh it’s so great! et qui vous poursuit toute la journée. Avec toute la méchanceté dont les Européens sont capables, nous conçûmes l’idée d’un homme que la providence pervertit pendant la nuit. Du jour au lendemain, il quittait Karin et ses enfants pour s’adonner à l’aventure … à l’aventure ou à la destruction de soi : sur ce point nous n’étions pas d’accord. Ignazio était partisan de la destruction de soi, moi j’étais plutôt pour l’aventure, et Susanne, sournoise, s’abstint d’exprimer son point de vue. Talisker était démocrate. C’était un homme bon, responsable de tutelles dont il était submergé. Bref, il était à vomir. Je lui attribuai le nom de mon whisky préféré. Et son prénom compléta le personnage en lui donnant un côté blond, sensible au soleil. Des taches rouges, dues à la nervosité, apparaissaient sur ses joues, ce qui conférait quelque jeunesse à son ambition affirmée. Pour renforcer son côté juvénile, Talisker aimait porter des jeans et un T-shirt sous sa chemise ouverte. Il avait l’air aussi propre que Hugh Grant.

Il arriva par avion comme je l’avais fait cinq semaines auparavant. La différence c’est que lui se rendit immédiatement à Manhattan, et ne traversa pas tout de suite la country side. Il voulait gagner rapidement la ville. En effet, on l’attendait. Enfin, c’est du moins ce qu’il supposait.
C’est Susanne qui avait eu l’idée de départ : soudain, un avocat dans son genre se réveillait à Graz ou à Bâle ou à Tettnang et il pensait : on a besoin de toi à New York. Il n’y était encore jamais allé. Et il savait bien que son projet était stupide. Mais il ne pouvait le chasser de son esprit. Pendant des semaines cela se pressa dans sa tête durant ses séances d’ultraviolets ; Peut-être était-il dans cet état à cause d’une erreur de branchement. Quelqu’un du monde des ombres lui avait par erreur murmuré ce message à l’oreille. Et sur la partie intérieure de ses paupières on avait projeté une main tendue. La main. Un pistolet ; la mallette, indispensable dans ce genre d’histoire, la mallette. Et pourquoi les rêves se dérouleraient-ils sans lui ? C’est alors qu’il prit possession de ses rêves.
La mallette portait un monogramme à gauche devant la poignée de cuir : GM. Ensuite, on avait placé Talisker endormi dans un compartiment de chemin de fer. La compagnie de chemins de fer s’appelait AMTRAK. C’était inscrit sur le billet. La couleur du billet était tellement brillante qu’il se réveilla en sursaut. Il dégoulinait de sueur, à moitié tombé du lit. Il se souleva, pivota, dressa la tête, se leva. Karin ronflait. AMTRAK. Il n’avait jamais entendu ce nom auparavant.
Ça ne s’améliorait pas. À deux heures et demie du matin il décida de réagir. Plus aucun cri. De toute façon, il n’avait pas conscience de crier. Non, il fallait prendre sa valise. La prendre d’une main, et de l’autre son pistolet. Puis il se retourna et le visage orienté vers la joue, il avança vers son réveil : Caspar David Friedrich. La Skyline de Manhattan. Détente enfin.
Vers l’autre côté : « Tu dors ? » – Ronflements pour toute réponse.
Il fallait absolument qu’il téléphone. Tant pis si ce n’était pas l’heure. Il interrogea les services des chemins de fer allemands puis parvint à obtenir des renseignements grâce à des concierges d’ambassades. Le portier d’un club privé qui avait un cousin à Schenectady confirma l’information : oui, cette compagnie de chemins de fer existait bien dans l’État de New York. Alors pour l’avocat tout fut joué. Dans la chambre, il recula sans bruit en tâtonnant. Katrin avait cessé de ronfler. Dès la pointe de l’aube il partit sans même jeter un regard à ses enfants. La porte de la maison claqua, indifférente. C’était un frais matin d’avril. Une fois au tribunal, entre dossiers et textes de loi, il ne put s’empêcher de pleurer. C’était ridicule. Il chassa la femme de ménage à six heures. À neuf heures, il en fit autant avec la secrétaire. Puis il dévissa un câble de la prise RNIS. Arracher un fil aurait suffi. Mais il voulait le dévisser. Il chassa également les réparateurs. Katrin aurait peut-être dû parfois ajuster son corps à son rêve. Cogner à la porte le lendemain était impossible.
À moitié accroupi, à moitié accroché dans sa chaise Thonet. Fatigué, mais pas désarticulé, la tête en arrière posée sur l’appui-tête. Ses doigts caressaient le bois laqué du bureau de hêtre. Juste derrière la corbeille de l’entrée s’élevaient les Catskills Mountains. À droite, et donc à gauche de la rive de l’Hudson, mon train se faufilait le long des résidences de bois, passant devant le recueil de lois de Schönfeld, rasant les villas géorgiennes. Le train dépassa le sous-main. Un lac stagnant faisait une bosse au fleuve ; à cet endroit Master Hutter aurait pu vivre avec ses filles avant d’être scalpé. Des bungalows en haut des collines donnant sur les rives. Sur une petite île se dressait un château médiéval : en réalité, c’était simplement des façades crénelées qu’on avait dressées là. À travers les vitres, on devinait quelques ouvertures dans les autres murs ; malgré tout, le bâtiment n’avait rien d’un décor, il s’en dégageait une impression d’histoire et de nostalgie. Un étrange parfum d’enfance s’élevait de l’ensemble. De l’autre côté, tous les bâtiments, même civils, envoyaient des signes avec leurs Stars and Stripes qui ponctuaient la vallée. Mais le pays était bien trop vaste pour que partout la fierté nationale qui flottait au vent n’ait pas conservé un tant soit peu son aspect infantile. Dans ce pays, pensai-je, on avait accroché un drapeau au moindre bloc de béton perdu dans la forêt vierge.

Talisker ferma les yeux. Le dossier incliné de trois quarts tendait confortablement son cuir noir. À peine passé Poughkeepsie, on était déjà à West Point, L’US Military Academy, puis venaient les Yonkers. Déjà les banlieues. Déchets, entrepôts industriels. Mais sur les crêtes plantées de vert, encadrées à gauche par un dossier de contentieux Lethen./.Gregor et à droite par le long calendrier étroit de Talisker, on voyait des universités et des maisons de campagne dans des parcs. Quelques golfs, évidemment, et plus bas, au bord du fleuve, de petits ports de plaisance. Bien au-dessus, les Catskills attiraient le regard dans un lointain brun et bleu s’achevant dans une nuée gris clair. Comme une ville miniature, la métropole s’étalait sous le Boeing, entourée de son immense baie argentée. Et là, coincée entre quatre autres boroughs et la ville de Jersey City, toute proche, coupée du reste par des rivières et un canal venu de l’intérieur du pays, s’étendait la séduisante Manhattan. Mana Hatta: elle avait rapporté aux Indiens 25 dollars payés par la Hollande… enfin, disons que cette dernière l’avait rachetée. Pourtant, les prétendus sauvages n’avaient pas été mécontents de l’affaire. L’île ne faisait pas du tout partie des possessions de leur tribu. On avait simplement franchi le tronc d’arbre, chacun passant respectivement de l’autre côté.
Les pictogrammes demandant d’attacher sa ceinture et de cesser de fumer s’allumèrent faiblement. Talisker se pencha en avant. Il avait l’impression d’être un curieux devant un aquarium sans poisson : le miroir de la mer renvoyait une maquette de New York City. Au-delà des reflets fantastiques des pointes des gratte-ciel qui miroitaient dans le bleu pastel des eaux, se déversait une lumière crue, les rayons du soleil tombant doit comme un rideau. Les bâtiments se dressaient jusqu’à leurs extrémités dans cette lumière mouillée.


[>>>>> en Allemand.
>>>> Chapitre 4 – 8.
ANH, Le Roman de Manhattan, Titre de livre <<<<
Alban Nikolai Herbst, In New York, Manhattan Roman.]

Mon train entra en ville dans un bruit métallique.

[Chapitres 1 à 3 <<<< dort.]

À gauche et à droite, des barbelés, et par-delà, ce n’étaient que champs encombrés de déchets. Des bâtiments administratifs, vidés, ouverts, des usines oubliées. Parfois s’élevait encore une cheminée issue des profondeurs. Au-dessus de la peinture craquelée des murs, des graffitis colorés de larges bandes pop. Rien que des blocs de pierre désormais et des voies vides menant vers des tunnels bas. Au-dessus des entrées qui signalaient les souterrains se balançaient des lampes tempête. Certaines étaient reliées au réseau et lançaient des lueurs ou plutôt leurs éclats blafards projetaient des ombres imaginaires. Des bouches de métro et des couloirs d’égouts se coulaient au milieu d’étranges blocs de granit comme si on les avait dégagées à coups d’explosif. C’était des sortes de portes ou de porches. À l’entrée de l’un d’eux je suivis des yeux un sans-abri. Ils l’appelaient Sky. Il était assis entre des rocs éclatés et fixait le fleuve en contrebas. Ses pupilles s’élevèrent un instant. Peut-être un souvenir. Incapable de pleurer. Mais son nez coulait.
Il se passa la manche sur le visage.
La scène disparut. À gauche et à droite des digues, des retenues. Penché légèrement vers l’avant, la tête enfoncée dans le cou, je voyais se dessiner des fondations sur lesquelles se dressaient déjà des constructions de briques. Indifférent, le chemin de fer ne cessait de tailler ses découpes, cicatrices soigneusement vissées par les services d’urbanisme, par des architectes, des paysagistes, mais qui reliaient d’une certaine manière la cime claire et fièrement tendue de la ville aux sombres ensembles de la terre. Vue des trains, la ville ne pouvait laisser longtemps dans l’ombre l’essentiel de ses atours.
Le train pénétra bientôt dans la nuit souterraine. Quelques minutes encore et il s’arrêta sous le Madison Square Garden à Penn Station, au centre de Manhattan. Sur le quai se tenait un jeune employé qui ressemblait à Jim Knopf. J’eus un sourire pour cette apparition venue de mes années d’enfance, mais il aurait été bien en peine de deviner pourquoi j’étais si heureux de le croiser. Ce qui ne l’empêcha pas de répondre à mon sourire. La honte. Cet employé avait sans doute voulu me consoler. Ou se consoler. Et se souvenir du bon vieux temps : la gare avait été construite sur le modèle des thermes de Caracalla et on l’avait ornée à l’époque d’une arcade dont les plaques de marbre étaient du même rose que ses montants de granit. Au-dessus du gigantesque hall principal, on avait tendu une structure vitrée. De nos jours, le voyageur montant des quais souterrains débouchait sur une esplanade fonctionnelle : à une extrémité de l’immense espace couvert, l’AMTRAK avait installé ses guichets et ses services. Vaste enclos en forme de salle d’attente, tout de suite à droite du mur. Pour y accéder, on devait montrer son billet. Tout le long des boutiques de hamburgers journaux cravates. On pouvait acheter de la glace, des sodas et du popcorn : il flottait une douce odeur de caramel. Les gens étaient assis par terre ou s’entassaient debout, les yeux rivés sur des écrans suspendus au plafond pour suivre les arrivées et les départs. De la musique classique ruisselait sur les valises et les sacs à dos, glissait sur ceux que l’on voyait bâillant, en attente, s’étirant. Quelqu’un balayait. Une voiture de nettoyage vint se frotter tout près puis s’éloigna. De temps en temps s’élançaient les voix amidonnées des annonceurs. Dans un couloir attenant à un cordonnier : le long du mur douze ou treize chaises de cireurs sur lesquelles trônaient des espèces de courtiers qui se faisaient reluire le cuir Alden par leurs esclaves. Plus loin un autre couloir avec des recoins pour consommer ou communiquer : il menait aux stations de métro ; c’est là que la LIRR avait ses bureaux : la Long Island Railroad conduisait directement jusqu’au Montauk de Max Frisch. L’endroit idéal pour lire : « En Amérique ».

Ascension d’escalator. 7th Avenue Penn Plaza Drive. “Arrêtez!” Un jeune noir détala, bouscula les gens, talonné par quelques policiers. Crissements de pneus, sirènes à l’approche, klaxons, cris. Le fuyard courait en zigzag. Il s’arrêta, tomba quasiment dans les bras du cop le plus proche. Sa course fut gelée sur place : paralysé. Il n’esquiva même pas quand le cop lui tira dessus. Il se retourna simplement, lentement, comme s’il pivotait sur les talons, porta sans brusquerie sa main à l’intérieur de son blouson. Son dernier regard, stupéfait, se posa sur les choses du monde. C’était une sorte de caresse destinée aux rues, aux autos, aux passants ; elle m’effleura aussi. Le temps s’arrêta, puis explosa dans le fracas des revolvers. Éclatement du temps, comme si son regard l’avait comprimé trop fortement : les quarante et une balles précipitèrent Momodou Dembang sur le sol. Toujours les hurlements des sirènes. Toujours les klaxons. Cris épars. Une ambulance emporta le corps.
Arrivé. À Manhattan.

Talisker n’était pas fatigué. New York City avait six heures de retard par rapport à l’heure allemande, mais dans la file tassée à l’entrée des guichets de l’immigration il ressentait seulement un léger vertige. Rubans de plastique noirs tendus pour matérialiser les files d’attente. Talisker tendit son visa d’entrée et regarda le fonctionnaire droit dans les yeux avec ironie, simplement pour donner un peu de chaleur au timelag. Talisker n’avait jamais été du genre moqueur. Mais le sérieux des autorités lui apparaissait grotesque. Il essayait en même temps de décrypter des signes furtifs derrière les gestes. Brutalement le fonctionnaire lui signifia qu’il pouvait passer. En Allemagne, Talisker n’avait-il pas déjà remarqué que son billet avait été scanné par un petit appareil à main discrètement caché ? Il savait bien que c’était une procédure habituelle. Il est vrai tout à fait adaptée au rêve. Restait la question : comment les employés de l’aéroport étaient-ils au courant ? Il valait mieux ne rien laisser paraître. D’autant qu’il avait été rassuré de se voir dès le contrôle de British Airways considéré comme normal. C’est donc qu’il n’était pas fou.

Je ne l’étais pas non plus. Talisker en aurait encore environ pour une demi-heure. J’étais certain qu’il prendrait le bus express à 10 $ et non le bus de ville qui ne coûtait que 3,25 $, mais qui devait traverser en cahotant la moitié de Jersey City pour rejoindre Manhattan. Il n’était pas question pour Talisker de prendre un taxi, bien qu’une chaleur inhabituelle l’ait accueilli. New York City était à la même latitude que Naples, mais il n’y avait pas songé. L’idée lui fut agréable. Il avait décollé à douze heures pour arriver à dix-sept heures ; sans l’escale de Londres-Heathrow, pensa-t-il, aucun temps ne se serait écoulé.
Immédiatement à droite en sortant, le terminal des bus au toit plat. De nombreux couloirs. Peu de gens pourtant. Impatience soudaine. Mais le bus express prenait à l’instant le virage menant au terminal. Talisker se procura un billet auprès d’une grosse Noire autoritaire en uniforme bleu qui allait et venait devant le véhicule. Mais quelle énorme paire de fesses ! Avec rudesse elle saisit son billet de banque. À se demander ce qu’est devenue l’amabilité: rien que de l’aigreur et du sérieux ! Seuls deux Noirs eurent un rire éclatant en passant devant le Blanc venu de l’étranger. C’est en leur compagnie et celle de six ou sept autres voyageurs que Talisker monta. Le bus démarra en pétaradant. Dans un contre-jour éblouissant, des ponts noirs de nuit. On longea des complexes interminables. Industrie. Bâtiments écrasés au milieu d’un entrelacs de rues jonchées de déchets. Deux rangées devant lui, Talisker voyait s’agiter les longs doigts magnifiques des Noirs qu’ils tortillaient étrangement pour compléter leurs phrases. C’était une suite de figures qui se renouvelaient sans cesse. Leurs paumes blanches croisaient et décroisaient leurs phalanges, et ce frottement permanent semblait produire sur la peau une énergie lumineuse. Talisker essaya vainement de découvrir le sens de cette langue des signes qui prolongeait leur dialogue. Des ponts noirs comme le charbon passèrent devant ses yeux. Énormes courbes grotesques, immenses champs devant, parking dessous, sols couverts de containers. Et voici que la silhouette de la ville émergea du smog. Mais encore des souterrains, des dépôts d’acier, des rocs, des pierres de taille explosées, figées, comme déchiquetées. Reflet de plomb des lacs. On avait l’impression qu’il avait plu à verse. Suites de grilles dans l’ombre, voies étroites et rouillées pour wagonnets : doigts sans fin qui creusaient dans le monde souterrain. C’est ainsi que se présentait l’entrée de New York City Manhattan, même dans le miroitement ombreux de la lumière du soleil.


[>>>>> en Allemand.
>>>> Chapitres 9 – 13
ANH, Le Roman de Manhattan, page de titre <<<<
Alban Nikolai Herbst, In New York, Manhattan Roman.]

Le bus monta sur les hauteurs qui bordaient le fleuve, puis redescendit par les lacets menant vers la rive.

[Kapitel 4 bis 8 <<<< dort.]

Au-dessus du large flot fascinant Manhattan tremblait dans la chaleur tourbillonnante. On pouvait découvrir au nord une lueur verte. Au premier plan, midtown : quel profil sublime, tout en découpes ! L’Empire State Building s’élançait avec une étonnante élégance. Et les éminences alentour plus larges que hautes semblaient presque plates ; à downtown pourtant, le sud de Manhattan reprenait ses immenses excroissances. On était seulement dégrisé à la vue des tours du World Trade Center tant elles ressemblaient aux cartes postales qui les avaient fixées. Si c’était pour ça, songea Talisker, ça ne valait pas la peine de faire le voyage.
Klaxons foules pressées heure de pointe. Le bus dépassa l’embouteillage qui se formait au péage sur la file de droite. Vint la gueule du Lincoln Tunnel. Traversée sous l’Hudson. Un éclair traversa sa mémoire : Katrin Klärchen Tom. Le tunnel ouvert par endroits, ça y est, on avait déjà franchi le fleuve. Talisker eut un sourire apaisé : il était vraiment très immoral ! Coup de tonnerre et soudain tu avais tué quelqu’un. C’est la vie.
Chaos de voies de circulation, des maisons étaient entourées de bambous derrière des hangars plats imbriqués les uns dans les autres. Silos. Instinctivement Talisker rentra la tête : le véhicule venait de raser un coin de rue à grande vitesse. Les deux noirs trahirent une certaine émotion. Leurs mains fermes suspendirent leur discours.
Le bus s’arrêta sur un emplacement au deuxième étage du parking. New York City Port Authority Bus Terminal. Vieux parking en béton dans sa structure d’acier. Rares vitres. Murs noircis par les gaz d’échappement. Griffures aux teintes passées rouges et bleues, entailles longues et grises sur les murs des rampes d’accès. Les Noirs descendirent. Les quelques autres passagers descendirent. Talisker descendit. Rapide disparition des voyageurs, comme balayés. Seul le chauffeur de bus bavardait avec un collègue. Ils le regardèrent plusieurs fois. À la dérobée. Ils détournaient vite les yeux.

Je m’installai à L’Aladdin’s dans la 45th Street. 80$ pour une chambre à un lit et encore, c’était la moins chère : 150 marks au cours actuel du change. Il n’en était pas question ; je louai une place dans une chambre à quatre lits au cinquième étage. WC et douche sur le palier. Deux lits déjà occupés. Une odeur étrangement douce de pieds en sueur flottait dans la pièce. Fenêtre armée de barreaux épais impossible à ouvrir. Enfin, je ne pris pas le temps d’essayer, je devais faire vite, à cause de Talisker ; j’occupai un lit avec mon sac à dos. L’ascenseur me ramena en bas avec une lenteur effrayante. Je grattai la tapisserie rouge qui recouvrait les murs. Est-ce que je reconnaîtrais l’homme ? Je n’avais pas encore osé me poser la question, mais la rencontre était pour bientôt… – Sortir dans la rue. J’emportai la clef de ma chambre.
Trois ou quatre marches.
Il n’y avait pas grand monde dehors. En face, des gens faisaient la queue le long du petit music-hall pour avoir des billets. Dais au-dessus de l’entrée. Juste à ma gauche un restaurant proposait des sushis. Regard rapide sur le menu accroché à l’extérieur. J’avais bien fait d’emporter ma carte de crédit. Sans elle, ici, tu étais foutu.
J’étais pourtant dans la 8th Avenue, mais la circulation me sembla presque normale, disciplinée ; Comme les autres artères parallèles – les rues, elles, s’enfonçaient à angle droit vers l’est ou vers l’ouest – elle allait jusqu’à la 14th en ligne droite du nord au sud. Contrairement à sa réputation, Manhattan n’était à l’évidence pas spécialement animée ni bruyante : le voyageur qui connaissait Naples, sans parler des villes africaines ou indiennes, ne pouvait s’empêcher de sourire des réserves que le guide de voyage formulait en guise d’avertissement. Même ici, à proximité de la gare routière, dans ce quartier entrecoupé de quelques feux de circulation qui comptait trois peep-shows et un ou deux sex-shops, on respectait tous les feux rouges. Les piétons, Dieu soit loué, n’en faisaient qu’à leur tête. Tant pis pas le temps.

Trois rues séparaient l’Aladdin’s de Port Authority. À Manhattan, trois rues équivalaient à trois minutes. D’une avenue à l’autre il fallait cinq minutes, on changeait de bloc, c’est tout. Bien que coincée dans une étroite cabine de verre, la grosse femme des renseignements de la gare routière fut très aimable. Pourtant elle ressemblait à s’y méprendre à la vendeuse de billets de Newark. Quant à savoir où s’arrêtait le bus que je lui montrai, elle n’en avait aucune idée. Enfin aucune idée précise. C’était quelque part au third floor, dit-elle. Elle voulait dire au deuxième étage. Les rez-de-chaussée étant considérés comme le premier étage. – Où pouvait-on monter ?
Elle me l’indiqua des deux doigts : aux extrémités s’arrondissaient des ongles artificiels colorés de rose. Je suivis du regard le double rayon imaginaire qu’elle désignait et je vis Talisker y monter à l’instant. Était-ce bien lui ? Aucun doute. Je ne lui trouvai aucune ressemblance avec Hugh Grant. Il me rappelait plutôt Boris Becker. Je notai aussi qu’il était légèrement plus jeune que je ne l’avais imaginé. Débordant d’énergie, le leptosome boutonneux, après avoir dévalé les escaliers du parking supérieur, posa sa valise et tira la poignée coulissante. À aucun moment il ne donna l’impression d’hésiter. Un homme qu’une idée fixe poursuivait dans son rêve pour qu’il s’inscrive dans la réalité aurait dû être plus agité. Il quitta le terminal à la hauteur de la 8th avenue. Se glissa le long des marchands des rues et des chauffeurs de taxi avec une aisance bien supérieure à la mienne. Garder sa droite. Traîna le long de la rue sa valise à roulettes qui tressautait derrière lui.
Derrière moi vers la gauche s’élançait l’Empire State Building, des toits de maisons et d’immeubles formaient comme autant de terrasses sous lesquelles la brique rougeâtre et délavée descendait jusqu’au niveau de la rue. Des affiches hautes comme des maisons placardées sur les façades. Ces panneaux du monde virtuel laissaient passer le regard par des milliers de fenêtres. On ne savait pas si c’était vers l’extérieur ou l’intérieur. Des gens me croisaient en traînant leurs Reeboks usées. Béton gris terne, sourde verticale brute, des grilles et encore des affiches. Les maisons avaient l’air d’avoir été entassées comme des piles de carton compressées. Talisker ralentit un moment pour jeter un coup d’œil aux cartes postales. Il s’attarda négligemment devant, au coin de la 38th ouest. Il songea un instant que… Non, il ne valait mieux pas ! Il replaça les cartes sur l’éventaire.
Derrière le rond-point de Madison Square Garden il prit à gauche dans la 31st. Il semblait savoir où il allait. Rue dépouillée jonchée de débris de poubelles. Restes mis en pièces par des pauvres en manque de nourriture. Des mendiants dormaient à même le sol, ou accroupis. Assis sur les marches de l’entrée d’un bâtiment sans porte. Deux cops, terriblement imposants, contrôlaient les papiers. Grognements. Quant à se révolter, personne n’y songeait. J’eus l’impression que c’était les mêmes que tout à l’heure. Avaient respecté la règle des quarante huit heures : c’était seulement à la fin de ce délai qu’ils avaient à répondre devant leurs supérieurs.

Entre quelques lourds nuages noirs le soleil brûlait. J’avais subitement perdu Talisker. L’air bête, je me tins là debout. Attendis. Aux aguets. M’avait-il déjà remarqué et semé immédiatement ? Il avait suffi d’une seconde d’inattention. Les yeux de cette femme noire m’avaient attiré, ils s’étalaient sur une gigantesque affiche de Gap-Khaki qui de haut en bas toisait et la métropole et moi-même : quel regard profond ! Reprends-toi ! Ce n’est qu’une affiche ! – Quand je sortis de ma confusion, Talisker était loin.
Et je ne pouvais toujours pas me concentrer sur ma recherche. La mystérieuse femme élancée qui passait devant moi était l’image exacte de celle de l’affiche. Pis encore, j’avais été effleuré… non seulement du regard, mais des mains aussi. Alors, obliquant de la tête elle s’arrêta, le genou légèrement relevé, ce qui lui permit d’appuyer sur sa cuisse le sac à main, elle se pencha vers l’avant. Elle fouilla à l’intérieur. Je me demandai si je devais l’aborder ; Mais dans une pareille situation le seul fait de se poser la question était déjà une erreur. Sirène assourdissante d’un camion de pompiers rouge vif au toit blanc. S’approcha. Sur le toit, l’échelle d’un brillant argenté. Quelqu’un avait bloqué son klaxon. Mais qu’est-ce qui se passait tout à coup ?! Sans réfléchir ma tête se retourne. Puis revient à sa position initiale. Disparue aussi, la femme. Mais non, là ! Oui, elle était assise là ! Était une sans-abri. Me dévisagea, signe de tête. C’était exactement la même expression. Atterré je levais les yeux vers l’affiche, puis regardai de nouveau vers le bas. Il n’y avait absolument aucun doute. Je tirai quelques dollars de ma poche, je m’avançai vers la femme. La voiture de pompiers passa à toute vitesse, souffle à mon oreille, une seconde voiture suivit sirènes hurlantes. Il aurait fallu crier pour se faire entendre. Sans un mot je tendis deux billets. Elle les prit. L’œil gauche tuméfié. Elle dit quelque chose, évidemment je ne compris rien. Puis les pompiers tournèrent dans la 8th avenue. « Qu’est-ce que vous avez dit ? – Si tu veux baiser, mec. » Elle froissa les billets de banque en les enfouissant dans sa parka épaisse. Dents effroyables. Je lui tournai le dos.

Il y avait encore un bout de chemin pour atteindre la 7th avenue. Talisker n’aurait pu prendre ailleurs qu’à droite où l’on pouvait passer pour faire des livraisons. Mais c’était bloqué. L’unique issue était de l’autre côté du carrefour dans les grands immeubles, dessous d’autres magasins, petits bureaux. Impossible de prétendre qu’il y avait de l’animation. Comme un jour de congé. Ici et là une voiture. C’était peut-être de l’autre côté ? Quelqu’un venait d’avancer la tête dans l’abri en plexiglas du téléphone public. Non, ce n’était pas lui. J’atteignis l’avenue. Allais-je continuer à courir derrière mon fantasme ? À coup sûr ça aurait relevé de la pathologie. Il ne pouvait pas être bien loin, je le retrouverais bientôt. Cohortes de touristes entassés Penn Plaza Drive. Madison Square Garden : grandioses escaliers d’un lieu voué au culte de la pop et de la boxe. D’autres marches descendaient, elles allaient vers le métro, aucun doute, des escalators sur le côté, et enfin des gens qui affluaient en masse. Et revoilà les pompiers. Rouge sang ils venaient du nord, dévalant l’avenue vers downtown, les sirènes à fond, ce qui provoqua un embouteillage, d’autres voitures, et des sirènes encore. Les troupes d’intervention de secours new-yorkaises faisaient un concours pour avoir des signaux sonores à la mode, chacun différent de l’autre, chevaux contemporains.
Quelqu’un chassait du trottoir à coups de jet d’eau les déchets gisant devant son magasin. De la vapeur montait des bouches d’égout. Elle venait des fuites des tuyaux de chauffage, ça sentait le brûlé. Des tranfos en surchauffe avaient cette odeur. De petites bouffées s’échappaient aussi des murs des maisons, flottant sous les avancées des toits. Un homme nettoya avec énergie le combiné du téléphone public à l’aide de son mouchoir, et c’est seulement ensuite qu’il glissa sa pièce dans la fente. Le quartier était littéralement semé de téléphones ; on en trouvait tous les dix mètres. L’abri posé parfois sur des montants qui ressemblaient à ceux des parcmètres. On avait beau ne rien avoir à manger, l’essentiel était de communiquer : telle était la matrice du commerce capitaliste. We make the Taj Mahal look like a nut shell. Cette manie du gigantisme compensait sans doute le mythe issu du refoulement protestant. Brusquement je compris le jazz : c’était lui qui comblait le vide. Et tout à coup les rythmes affluèrent dans ma tête comme si les rues débordaient de musique. Pourquoi n’avais-je pas remarqué que la plupart portaient des walkman ? Les New Yorkais s’imaginaient qu’ils communiquaient à travers leurs écouteurs, et tous les promeneurs glissaient ici comme dans un film. Les Noirs avançaient dans un balancement syncopé. Nous les Blancs, nous nous précipitions ou nous traînions les pieds. La seule chose qui comptait était d’effectuer nos trajets.
Vieilles automobiles très larges, sans goût : cabossées rouillées. Des gens déguenillés comme à Berlin, des sacs de papier brun dans les bras d’où ils extrayaient n’importe quel débris de nourriture. Vieux jeans râpés. À gauche et à droite, des designers de mode dernier cri. Mais qui portait des machins pareils ? Petites boutiques de tailleurs, pelletiers, merceries, vêtements de cuir, Garment District. 6th Avenue et casquettes de base-ball. Larges pantalons et manteaux fripés des années quarante ; visages gris blêmes. Traces d’un hiver passablement impitoyable.
Peu à peu le ciel se couvrit ; les immeubles étaient suffisamment espacés pour qu’il demeure ouvert aux regards. Dans l’air humide une couche de poussière se glissa entre le ciel et Manhattan, puis exerça sa pression sur le quartier. On sentit quelques gouttes. Mais il faisait toujours aussi chaud. J’avais atteint Broadway, artère vitale de la cité qui monte de downtown, retrouve un affluent parallèle, West Broadway, et se prolonge très loin au nord jusque dans le Bronx. Mais la rue portait ici un autre nom : Corean Broadway, à cause des habitants du quartier. Les rangées des immeubles n’étaient plus aussi hautes, étranges containers d’eau sur les toits, sortes de gardiens postés comme des insectes : leurs petites jambes étrangement noires, certaines repliées comme des faucheux d’autres tendues sur toute leur longueur ; les réservoirs reposaient parfois sur des terrasses en surplomb. Blanc sur fond bleu, un panneau indicateur était rédigé en coréen.
Des touristes s’agglutinaient venant de Times Square. Ils prenaient leur temps. On reconnaissait les New-Yorkais à leur démarche rapide ; ils ne regardaient rien, ils étaient affairés. Au bout d’une semaine de toute façon personne ne regardait plus en l’air. De petites publicités, CLAIRVOYANT Psychic Readings by Janet, un chiropracteur, des spécialistes du pied. Souvent des hommes en complet veston, qui malgré tout portaient des chaussures de sport. Des juifs en noir, seule la chemise était blanche, sur leur kippa ils avaient rajouté un chapeau. Ils se tenaient simplement là debout plongés dans leurs pensées. L’un d’eux avait repoussé ses papillotes derrière les oreilles. Il y avait un nombre incroyable de voyants ! De jeunes Latinos, comme les Noirs, marchaient dans ce même rythme chaloupé, perpétuellement syncopé. Et voilà mon quatrième ou cinquième fou. Avança résolument, récita à haute voix un monologue, s’arrêta, approuva, reprit le cours d’une autre conversation et enfonça la tête dans ses épaules. Avança, dix mètres, vingt mètres, puis s’arrêta de nouveau. Approuva encore. Serra la main d’une personne imaginaire. Rit. Enfonça la tête dans ses épaules. Et ainsi tout le long du bloc d’immeubles. Puis il prit à gauche. On me mit de force un tract dans la main. Publicité pour une boîte de strip-tease. LEGZ DIAMOND’s. La femme de l’affiche me regardait-elle ? Est-ce que c’était elle qui m’avait fait passer ce papier ? Pendant un instant je la reconnus, mais ses formes s’effacèrent brusquement en découvrant une petite Brune, Jasmin St. Clair, qui assurément méritait autant le détour.


[>>>>> en Allemand.
>>>> Chapitre 14 à 18.

ANH, Le Roman de Manhattan, page de titre <<<<
Alban Nikolai Herbst, In New York, Manhattan Roman.]

Je me trouvai devant le Herald Square Hotel.

[Chapitres 9 à 13 <<<< dort.]

Décorations rococo autour de l’entrée, au-dessus la figure de plâtre d’un enfant ailé. Dans les années vingt le petit chérubin avait servi au magazine LIFE de symbole des valeurs familiales présentées avec un humour immuable ; La rédaction et le journal étaient entre-temps devenus une sorte de légende. Énigmatique, l’ange me regardait, surveillant les marches de l’entrée et les valises d’un groupe de Japonais en voyage qui demeuraient étrangement silencieux près de leurs affaires, debout sur le trottoir, barrant le passage à tous ceux qui voulaient entrer. Peut-être attendaient-ils leur bus. Aucun taxi d’ailleurs ne s’arrêta. Sans cesse on poussait et se glissait à travers leur groupe. Ces mouvements ne s’opéraient pas sans quelques bousculades. Ceux qui voulaient entrer pour s’installer, ceux qui avaient terminé leur séjour et battaient la semelle sur les marches élégantes, d’autres encore qui en descendaient, plongeant au milieu des Japonais pour se perdre dans le flot de la circulation. J’étais certain que Talisker, en découvrait l’insolent demi-dieu qui nous faisait signe, ne pourrait s’empêcher de l’admirer.
Non loin du guichet de la cage de verre, on trouvait sur la console une brochure polycopiée qui donnait des informations sur l’établissement et en faisait l’historique. LIFE LOST AND FOUND. C’était particulièrement adapté à la situation. Je demandai à tout hasard si Mr. Talisker était déjà arrivé. Je lus 60 $ pour le prix de la chambre. La jeune femme blanche dans sa réception vitrée fit comme si elle ne me comprenait pas. On voyait bien qu’elle y mettait la plus grande mauvaise volonté. Je ne me décourageai pas. La Missy tapa, leva les yeux. « Talisker, dites-vous ? – Talisker, oui » : j’épelai le nom. Elle tapa lettre à lettre sur le clavier. Elle finit par trouver. L’homme en question avait bien réservé. Mais elle était, la voix sonnait faux, absolument désolée : ce client n’était pas encore arrivé. Es-ce que je voulais laisser un message ? Elle eut un sourire abominablement dénué de toute sensualité. « Oh, ce serait très aimable à vous ! Est-ce que vous auriez une enveloppe ? Et le crayon rouge là ! » J’inscrivis en haut du tract de LEGZ DIAMOND’s: 9.30 p.m. et je l’entourai d’un cercle. Est-ce que je devais signer ? Pourquoi pas ? De toute façon mon nom ne lui dirait rien. Je griffonnai le premier qui me vint : Meissen. Gottfried Meissen, ça avait de l’allure. La Missy tendit le cou ; je lui laissai jeter un regard sur la star porno. Son âme se recroquevilla. Mrs. St. Clair n’y montrait que son visage. Je mis le papier dans l’enveloppe, léchai la partie gommée et écrivis sur l’enveloppe Mr. Wilfried Talisker. Quant au regard d’adieu de la Missy, je préfère m’abstenir de tout commentaire.

Talisker arriva alors que j’étais déjà devant MACY’s. Plongé dans ses pensées il avait tournée dans la 6th Avenue, s’était perdu très vite dans le triangle animé de Greely Square, mais il avait mangé tranquillement quelques sushis et en avait profité pour essayer sa carte Visa. Pourtant mon message le surprit. On était donc informé de son arrivée. Et on voulait le rencontrer. Au fait, pourquoi dans un établissement pareil ? Après avoir emprunté l’étroit ascenseur, il décida soudain de se mettre à fumer. Le seul fait d’y penser le rendit joyeux.
Il lui fallut plusieurs tentatives pour parvenir à ouvrir sa porte avec la carte magnétique. Il fit un pas en avant et il était à l’intérieur, un autre pas l’aurait expédié dans le lit. La femme de ménage était là. Elle était assise sur les traces désolantes de la nuit précédente et regardait la télévision. Un monstrueux téléviseur occupait deux cinquièmes de la pièce. Deux autres cinquièmes étaient pris par un coffre-fort tellement fantastique que Talisker en rêva pendant des semaines. Pour le reste, il y avait de la place pour un lit, une mini-penderie à laquelle on avait fixé trois crochets. On ne pouvait pas manœuvrer entièrement la porte de la penderie parce que le montant du lit en bloquait l’ouverture. Si on avait poussé le lit contre le mur de gauche de la pièce il n’y aurait pas eu assez de place pour la valise. Il faisait sombre car un climatiseur énorme trônait devant les vitres de la fenêtre. La femme de ménage, dévorant littéralement le sitcom, tenait de la main droite une bouteille de Sagrotan. Talisker dut se racler la gorge pour signaler sa présence. La femme se dressa d’un bond, effrayée. Ses yeux trahissaient ses origines russes. Elle rrrroulait les r : « Sorry sorry ! – Dois-je prendre une autre chambre ? » Elle ne comprit pas, ne dit pas un mot, elle fixait toujours les images. « Excusez-moi, j’ai loué cette chambre. » Elle lâcha la bouteille. Celle-ci tomba sur le sol et roula au dehors. La Russe la suivit. Dans le couloir par la porte ouverte qui claqua. Talisker s’assit sur le lit, mais évita de toucher les deux creux postsoviétiques. Il éteignit le téléviseur. La climatisation soufflait de l’air glacé. Espéra qu’il restait quelques mouchoirs en papier. Il y en avait. Il appela la réception et exposa ses doléances. Non, on ne pouvait pas faire la chambre maintenant, je veux d’abord me doucher. Et faites-moi porter une cartouche de Marlboro. Puis il chercha la 54th Street sur le plan. Le club ne devait pas être à plus de trente minutes à pied. Aucune raison de se presser d’ici à neuf heures et demie.

De tous les centres commerciaux, Macy’s était considéré comme le plus grand. Comme on l’avait fait à BLOOMINGDALE’s, on voulait maintenant attirer le client pour relever le niveau social de l’Upper East Side. Partout des chantiers à la hauteur de la 34th, grondements et craquements, la moitié de Manhattan en construction. Du point de vue des mœurs, la ville avait déjà été nettoyée, les chantiers avaient fait table rase. On déblayait les quartiers insalubres, les rues étaient propres comme pour une visite officielle. Déguisée en Mickey, une équipe de nettoyage avait ratissé Times Square comme le prophète au milieu des cochons. New York était désinfecté, christianisé, disons. On avait chassé tous les déchets à l’extérieur de la ville : on réutilisait la même technique qu’on avait appliquée quelques années auparavant dans l’Upper West Side. De nos jours, il n’y avait plus qu’à l’opéra que Capulet faisait la guerre à Montaigu. Le Lincoln Center avec son Met New York State Opera Avery Fisher Hall n’était pas franchement laid. Mais on aurait pu voir la même chose à Brême. De plus en plus les villes en étaient réduites à la même fade équivalence. Les voyagistes trouvaient ça formidable, les agents immobiliers aussi. Comme ils n’appartenaient pas à cette catégorie, les adolescents de RIESE’s, gorgés de frites, ne connaissaient rien d’autre. Ils se contentaient de saluer les nouveautés. Et nous, d’ailleurs, n’étions-nous pas favorables aux transformations des centres-villes en zones piétonnes, à l’écart de la circulation ? Dans les deux dernières décennies, on avait vu s’effacer l’originalité de toutes les villes occidentales. Non parce que leur caractère se serait usé à la longue, mais parce que l’argent ne le supportait pas. Le comptable visait la norme. Les histoires ne pouvaient se déployer, c’est bien connu, que là où s’exprimaient les passions : haine amour mort. Là où on agissait par désir, non par profit et où ne baisait pas sans arrêt avec des préservatifs. Jamais la vie n’était safe. Et c’était pour ça : là-bas ! N’y avait-il pas entre les larges vitres bleues, tendues, quelqu’un qui venait du ciel, looping, filant maintenant à l’angle de la rue…. Et déjà loin ?! Une illusion ? En étais-tu bien certain ? – On me bouscula : avance ! Pas le temps ! Pas le temps !
Je trébuchai et j’étais toujours devant MACY’s.

Plus tard l’obscurité tomba sur Manhattan. Les rues devinrent encore plus tranquilles. Après neuf heures et demie les antres d’affaires s’éteignaient : sauf dans le quartier des bistrots d’East Village. Malgré tout, la prude Quality of Life Campaign du maire Giuliani n’avait pas hésité à le toucher également. Le puritanisme enseignait le refoulement. Et dessus, comme un couvercle, trônait toujours l’assassinat. Le City Council se déchirait à propos de la menace pour les mœurs que constituait la présence de toilettes publiques ; tous les ans on déposait des demandes pour exiger la suppression des dernières, celles de Central Park. Ce thème majeur voyait s’opposer les partisans de la destruction et ceux du maintien de l’édicule. Évidemment la consommation d’alcool était réglementée ; à l’extérieur prohibition totale. C’est seulement dans les bars et restaurants avec licence qu’on servait de la bière. Nulle part liberté totale, et à l’endroit où Broadway et la 7th Avenue se rejoignaient, c’est un unique show, à vrai dire très attirant, sur des centaines de mètres : jeux de lumières sur les façades des gratte-ciel qui se transformaient soudaient de titanesques écrans de projection. Les rythmes sourds des quartiers voisins étaient absorbés : la pulsation était uniquement ici, de tous les recoins sombres explosaient des lumières : appels piaffants, étincelants de mille éclats voués à se dissoudre dès que la conscience se réveillerait. Ces excitations étaient purifiées dans l’obscurité théâtrale des cinémas, le sens moral retrouvant alors son centre dans la projection de la fiction, là, devant. La quintessence de New York était un écran, surface, film projeté sur la ville. Ce n’était qu’un unique aveuglement indicible, magnifique. La consommation était devenue mythique, toute la publicité relevait d’un art sacré. Les lois sur la fermeture des magasins étaient plutôt floues et les boutiques attenantes aux centres de la vie nocturne restaient donc ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Derrière l’écran bien sûr il n’y avait rien d’autre que le mur. Il me suffit alors de tourner le dos à ces quelques rues, et tout ce glamour se pulvérisa. Là où l’humidité suintait, des bêtes de l’ombre grouillaient : batraciens sans yeux que cachaient la prostitution, les matraques, la mauvaise nourriture en bouillie. Agonie et agressions par pure angoisse.

J’avançai contre la marée des files de touristes à travers scintillements sonnerie braillements et grincements. Appels et klaxons, sirènes, gigantesques visages qui nous dominaient du regard : des nez de la taille d’un homme et des faîtes de toits ornés de milliers d’ourlets froufroutants. Un Tarzan clinquant et ridicule, occupant toute la façade, se balançait au-dessus de l’entrée d’un cinéma. Voiturettes de hot dogs. Sur d’autres éventaires à roulettes des brochettes fumantes finissaient de se calciner. Devant l’étincelant MARIOTT MARQUIS on jouait du saxophone, quelques mètres plus loin des Noirs attiraient le chaland à coups de percussions. Un homme portait au cou un serpent python qu’il déposait sur les épaules des touristes ; ainsi affublés, ils se faisaient prendre en photo. Times Square débordait, formant une sorte de delta, et jouant des coudes dans des groupes entiers de Japonais qui s’étaient rassemblés à la sortie de Broadway, au coin de la 7th Avenue et de la 42nd Street, je pénétrai dans Duffy Square : petite place, crique minuscule au pied de bâtiments anguleux et de palazzi fashionable d’une période prémoderne proposant les derniers vestiges architecturaux d’un âge d’or plus que douteux. Dans la journée, sur cet îlot caressé par les flots de la circulation, des gens attendaient pendant des heures devant la guérite de la TKTS pour avoir des billets à prix réduits. Comme au creux d’une vague, on disparaissait sous les ensembles hôteliers et les publicités clignotantes, tandis qu’un cotre recroquevillé aux voiles orange gonflées tanguait dans l’écume colorée entre les illuminations et les chantiers de construction. Sacs à provisions, camelote électronique lumineuse fascinante, appareils photo, ordinateurs. Épaisse circulation automobile, dense, comprimée ; des bus progressaient centimètre par centimètre, il fallait qu’ils se fassent tout petits pour se faufiler et ils y parvenaient. Un peu plus au nord un commerce florissant de copies pirates : vidéos, scénarios, cassettes. Courant doré ruisselant de lumière artificielle, des flots jaunes de taxis épongeaient les bancs de touristes tassés comme des sardines. À peine quelques années plus tôt des boîtes de strip-tease s’étaient installées ici côte à côte et on racontait que les coups-de-poings américains frémissaient alors dans les poches tandis que les cran d’arrêt caressaient les biffetons. Mais entre-temps la bonne vieille mauvaise conscience de la ville s’était rallumée comme dans une mise en scène d’Adrew Lloyd Webber. Et sur fond bleu, tombant des hauteurs, les blanches falaises publicitaires de la PRUDENTIAL. Rien ne venait s’y écraser, à part cette avalanche artificielle d’étoiles, contre laquelle une arche de Noé tentait de s’imposer : mer grosse de publicités. Gigantesques affiches votives : le shopping comme confession. Pour être moral il fallait acheter. De ces lieux se répandait la légende, qui ne tardait pas à se consumer, glissant entre les doigts comme un ouï-dire. Sa seule substance venait par les yeux et défiait toute domestication. Dans la lumière factice dansaient l’aventure, le ravissement, comme si ce n’était pas le marché qui tenait le désir en main, comme s’il y avait encore dans les âmes des excroissances sauvages et que les agressions créatrices n’étaient pas coupées des moyens de production : sympathie délirante qui transformait chaque vendeur en ami. Des prêcheurs se tenaient là, prêchant. Mais le Marlboro Man avait été démonté, pas un rond de fumée produit par la vapeur des chaudières ne s’échappait du renflement des lèvres, mais en lieu et place scintillait

à des caméras.Des rollers passèrent. Châteaux cubiques enchâssés à l’infini, publicités s’effaçant

derrière l’architecture, qu’y avait-il en fait de chair ? Qu’est-ce qui était simple en apparence ? Des limousines nageaient dans le flot, les unes blanc mariage, les autres noir mafia, quelques-unes topless. Leurs carrosseries lustrées étincelaient. Des petits chauffeurs du sud de l’Inde, sanglés dans des costumes de communiants, étaient installés derrière des volants d’ivoire. Les percussions de Noirs s’excitaient de plus en plus et sous l’avancée vitrée on voyait se déverser du couloir d’entrée de l’hôtel des hommes en habit de soirée, des femmes déguisées en stars. Elles présentaient à la société leurs files championnes de tennis. Il flottait une odeur d’amandes grillées. Petits morceaux de noix du Brésil. Les véhicules de nettoyage aspergeaient les rues, progressant en direction de l’Atlantique, du nord vers le sud, parallèlement aux autres courants de l’Hudson, et jusqu’à la sortie du quartier elles éclaboussaient les têtes des touristes, les bus, les ballons et les gens montés sur des échasses. Et cette femme aux fesses énormes et à la moustache fournie ; les mâchoires encore écartées, en pleine colère, comme si son courroux était une eau qui lui eût permis de respirer par des branchies. Et quels visages partout ! Souvent égarés, marqués par des blessures, traces des enfers matrimoniaux ou parentaux. C’était comme si on les avait tous roués de coups. Ce qui était peut-être le cas. Et au-dessus de cette société raffinée défilait sur l’avancée supérieure du bâtiment le NYSE et ses indices par huit ou par sept. Le building de la PARAMOUNT, où la Chase Bank avait son siège, se parait d’une horloge en or, encadrement compris, et au sommet, sur le toit qui filait en pointe, la célèbre pomme d’or sur fond bleu violet du ciel de cette soirée finissante, tandis que plus haut encore fulguraient des faisceaux de lumière.


[>>>> Chapitres 19 & 20.
>>>>> en Allemand.
ANH, Le Roman de Manhattan, page de titre <<<<
Alban Nikolai Herbst, In New York, Manhattan Roman.]

Je me rendis dans le pavillon ventru de la TIMES SQUARE Brewery.

[Chapitres 14 à 18 <<<< dort.]

La baie nord entièrement vitrée permettait d’observer l’intérieur. Pour une simple bière on vous soutirait 9 marks. Oh, je pouvais bien les allonger, même si les yuppies auraient sûrement trouvé ça déplacé. Parmi tous ces upper smart people à trois places de moi un individu détonnait complètement. Les traits du visage totalement brouillés, le teint couperosé, cheveux de neige. Un sans-abri qui avait mis ses plus beaux habits. Le veston avait déjà eu du mal à survivre aux années cinquante. Son jean n’était pas usé, ce n’était qu’un patchwork de jeans usés. Mains crevassées. Elles étaient parsemées de taches vertes, comme éclaboussées d’encre. Il ne cessait de lever une coupe de gin-fizz à ses lèvres. Sans doute quelqu’un lui avait-il fait l’aumône de quelques dollars. De la pochette de son veston dépassaient trois baguettes chinoises. Je le regardai, il me regarda aussi. Et subitement il dit : « Vous n’avez pas l’air d’un touriste. » C’était sans doute sa manière de m’interroger. « Vous n’avez pas l’air non plus d’être new-yorkais. » Il se rapprocha en hésitant. Plus proche. Très proche. Une odeur de renfermé et de graillon montait de ses vêtements. Je m’écartai. Il eut soudain un petit rire, pour rompre le silence, un peu chagrin. « Pardon », dis-je, et lui : « Il n’est pas bon à l’être humain d’être sensible à des broutilles. Il nous faut réserver notre sensibilité aux mystères de la vie. – Et ces mystères existent ? – Si on est un tant soit peu vigilant, ils sont partout. » Ses yeux dans l’ombre. Mon œil goguenard ne lui avait pas échappé. « Est-ce que vous êtes débrouillard dans la vie ? dit-il. – À votre avis ? – Vous croyez à quoi ?- J’invente des histoires. – J’aimerais bien vous offrir un Martini. Vous l’aimez avec du gin ou de la vodka ? » Je haussai les épaules. « Il ne faut pas le boire sec, sourit-il, enfin, moi, j’aime bien quand on le mélange. » Chaque fois qu’il portait le verre à ses lèvres, il basculait la tête en arrière, puis il la rentrait dans ses épaules et laissait couler le liquide. Il parla de son père, Gunnar Olsen, qui avait émigré de Suède en 1924, peu de temps après la première de Slåttegrille de Löfrgren. À peine arrivé en pays étranger, un accident lui avait coûté un bras. Raison pour laquelle il s’était installé comme fermier. En Arkansas. Pour un musicien ce n’était pas évident. Ce fut à ce moment qu’arriva mon Martini. Est-ce que la jeune femme derrière le bar ne se moquait pas de nous ? « Au fait, vous entendez de la musique ? » demanda-t-il. Moi : « De la musique ? – Oui, quand vous inventez des histoires… – Euh, non. – Moi, j’entends de la musique partout. – Quand les histoires deviennent-elles réelles ? » demandai-je. Lui : « Ce qui peut être pensé se réalise forcément. » Moi : « Quelle est la musique que vous entendez ? – Parfois c’est une bordure de trottoir qui chante. Parfois c’est un enfant. Manhattan aime la musique. C’est bruyant, c’est vrai, mais c’est plein de musique. – Je ne trouve pas que ce soit tellement bruyant. – C’est parce que vous n’avez pas encore vraiment entendu la ville. La nuit, vers quatre heures du matin, quand règne le silence, vous devriez essayer de poser votre oreille contre une plaque d’égout. – Ça vous arrive de le faire ? – Oh, plus maintenant. Je suis trop vieux. Ça me lance tout de suite dans les reins. Vous jouez d’un instrument ? – Non. – C’est dommage. Vous n’avez pas été élevé dans une famille de mélomanes ? – Vous jouez évidemment… du violon ? du piano ? – En théorie, oui, je joue de tout. En pratique disons que… j’aime l’alto. – Vous avez fait des études de musique, bien sûr ? – Mon père m’a enseigné les bases. Maintenant je dirige un orchestre. » Il rit. « Pour tout dire, il est mauvais. Mais quand on y réfléchit… » Il se tut. Puis : « Vous pensez que Manhattan est plat, hein ? – Comment ? – C’est haut, mais c’est plat, non ?… – Je ne comprends pas… – Pour vous c’est évident, parce que vous pensez que ces immeubles gigantesques ne tiennent qu’à cause de cette roche dure, compacte…. et c’est sans doute vrai, bien sûr : dans une ville comme Venise ils auraient sombré depuis bien longtemps…. Vous connaissez Venise ? J’ai toujours rêvé de faire un voyage à Venise. » Il soupira. Tira un prospectus imprimé sur du papier gris-brun, la feuille repliée comme un programme. Le déplia. « Regardez, dit-il en le défroissant de la main, si vous avez le temps demain… Nous faisons nos débuts. – Un concert ? – Ça fait plus d’un an que je répète avec eux. Maintenant tout dépend du public. » Il me saisit par la manche et m’attira à lui : « Il en a fait distribuer de milliers. – Qui il ? » D’un air de conspirateur : « Mr.Neill. – Ah bon.- Il faut absolument que vous veniez ! »J’examinai le prospectus ; c’était du travail d’amateur.
« Au Carnegie hall ? » demandai-je. Il fit un signe de dénégation : « Au New Carnegie, et montrant le sol : au-dessous de nous. – Dans les égouts ? » fis-je narquois. L’existence de sans-abri dans les couloirs du métro avait été relayée par les médias européens. « Vous avez des doutes, dit Olsen. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Vous devriez dire plus franchement ce que vous pensez. – Oh, je vous assure que je fais des efforts. – Est-ce que vous savez que les fourmilières vont à plus de quinze mètres de profondeur ? Au fait, vous avez vu comme c’est petit, un insecte ? Quelle taille ont-ils, à votre avis ? Cent fois, mille fois plus petits que nous. – Mais vous donnez vraiment un concert dans les égouts ? »S’il n’avait pas été aussi délicat, il aurait explosé: « C’est une annonce qui s’est déjà répandue partout. Mais ce n’est pas à proprement parler dans les égouts, ce serait trop humide. En fait, notre idée était de … un condo… Vous avez déjà été à Brayant Park ? Si les gens savaient ce qu’il y a sous leurs pieds… mais enfin, peu importe, tout a changé maintenant. » Ses yeux tout à coup s’illuminèrent vraiment : « Cette fois-ci nous allons inaugurer une salle de concert. – Sous la terre ? – Oh, naturellement, elle ne sera pas entièrement terminée, Mr.Neill me l’a bien laissé entendre… mais vous estimerez sans doute comme moi que je ne peux absolument plus repousser la date de la première, non ? – Il m’est difficile de me prononcer sur ce sujet. – Mes amis ne le supporteraient pas. Ils perdraient toute espérance. Je dois vous avouer que c’est quand même une idée de fou. » Pendant un moment il donna l’impression d’hésiter, puis il dit en désignant mon verre : « Le Martini ne vous plaît pas ? – Si, mais… – Celui qui n’aime pas le Martini ne comprendra jamais New York. – Vous croyez ? – Ce n’est pas une affaire de foi. Bon, alors, vous viendrez ? – Je pense que oui. – C’est bien, il me tendit la main, c’est très bien Mr… ? – Meissen. – Il faut absolument venir. Plus il y aura de gens, plus les musiciens seront heureux. » Il se mit à rougir jusqu’aux oreilles. S’enthousiasma encore davantage. « Ah, c’est très bien, cria-t-il, de vous avoir rencontré ! Et n’oubliez pas : demain à dix-neuf heures trente, Grand Central Station. À l’entrée du métro. Une fois-là on vous conduira dans les souterrains. »« Mais, demanda la serveuse, avec qui parliez-vous ? » Elle avait suivi la conversation pendant un bon bout de temps. « Eh bien, avec mon ami, là », répliquai-je. Il était en train d’enfiler son manteau. « Avec votre ami ? Oui, dis-je, avec Mr. Olsen. » Elle dut se contenir pour ne pas lever l’autre sourcil : « Vous voulez encore de votre Martini ?- Oui, bien sûr, mais enfin », et comme Olsen s’en allait – il tanguait légèrement comme s’il avait une jambe plus courte que l’autre – je poussai vers elle le verre encore à demi plein : « C’est un peu trop pour moi. Je ne suis pas habitué à boire de l’alcool. – C’est bien l’impression que j’ai eue. – Il est souvent installé ici. – Qui ? – Olsen. Est-ce que je peux avoir de l’eau de Seltz ? – C’est comme vous voudrez. Parlez-moi de lui. – De mon ami ? – Comment s’appelle-t-il ? Olsen ? – Il vient ici pour réfléchir. Pour voir un autre monde. Il est totalement différent des clients qui viennent ici. – Je l’ai bien vu », répliqua-t-elle en souriant enfin. Douce fascination. Elle se pencha en avant, battit des cils : « Quelqu’un s’est plaint de sa présence. Vous voyez, là-bas … ? Derrière, là-bas, le couple. – Y z’ont dit quoi ? – Je ne sais pas… qu’il puait. – Je vais leur foutre sur la gueule. – Oh, laissez, les gens ne pigent rien à rien…. » Elle poussa le verre dans ma direction. Moi : « En fait, vous pourriez peut-être me servir autre chose. » Elle : « Vous êtes sûr ? – Absolument sûr. » Elle n’en resta pas moins à sa place. Je dis : « C’est un chef d’orchestre. – Ah bon ? – Mais il utilise des baguettes chinoises. – Des baguettes chinoises ? – Pour diriger, oui. Il l’a même fait une fois au Carnegie Hall… – Mais il est célèbre alors ? – Il l’était… Par la suite, on s’est moqué de lui. – Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle. – C’est que, expliquai-je, il n’a pas voulu s’adapter. – Ce n’est pas bien. – Et l’affaire des baguettes chinoises… » La jeune femme m’encouragea de la tête et se mit à mordre le coin gauche de sa lèvre inférieure. « Ils l’appellent Maestro Chopstick. – Quel malheur. – Oui, mais il est têtu. Il va y avoir un nouveau concert. Demain. – Demain ? – Vous avez le temps ? – Peut-être. – Je pourrais venir vous chercher ici ? – Oh, je préfère y aller seule. » Je poussai le prospectus vers elle, elle n’y prêta aucune attention. « Déjà, tout petit, racontai-je, il n’en faisait qu’à sa tête. Plus tard, quand ils l’ont expulsé de chez Juilliard, il s’est installé dehors et il a dormi devant le bâtiment. Pour protester. Et il n’avait pas d’argent. Puis vint la maladie. Lorsqu’on le laissa repartir, il était devenu un autre homme. Il vécut d’abord dans la rue. S’entoura de personnages douteux. Il s’installa sur un banc, face au Lincoln Center. On l’en chassa. Il revint. Et il ne se contenta pas d’y dormir, il y vécut, il y étudia. Des livres et des partitions s’empilèrent à même le sol à deux pas de la banque. Puis il se mit à diriger. Monta sur son banc et dirigea le néant. – Avec des baguettes chinoises ? – Oui. – Incroyable. – On fit paraître des articles sur lui des le New York Times, dans le Time Out New York. Quand les belles dames et les riches messieurs passaient devant lui lors des soirées de gala, ils le voyaient diriger, avant le début de la représentation prévue. Ça devait être fascinant, car beaucoup de spectateurs arrivaient en retard à la salle de concert. Ils prétendaient avoir entendu de la musique. » La serveuse soupira : « Et à la fin, Mr. Chopstick a eu un véritable orchestre ? » Ses joues se colorèrent tout à coup d’une illumination enfantine. « Je peux peut-être enfin avoir mon Martini…. – Oh, pardon, pardon ! » Elle sourit. « Et pour votre ami ? – Il est déjà parti, dis-je. – Ah soupira-t-elle, je ne l’avais pas remarqué. – Oh ça ne fait rien. – Si, ça fait quelque chose. J’aurais bien aimé lui serrer la main. »


à suivre.
[>>>>> en Allemand.
ANH, Le Roman de Manhattan, page de titre <<<<
Alban Nikolai Herbst, In New York, Manhattan Roman.]

%d Bloggern gefällt das: