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[Chapitres 51 (2ième partie) <<<< là.]

Mantler joue crescendo : du fond de l’inaudible, long solo qui vient se nicher doucement à l’intérieur ; le silence fut tel qu’on entendit le passage d’une rame de métro dans le ciel, et des vibrations résonnèrent dans les accoudoirs ; les portes débordaient de gens, mais des reporters étaient parvenus à se glisser à l’intérieur et de temps en temps un flash crépitait dans la salle. On raconta plus tard que des unités de police auraient réussi à se frayer un chemin à force de coups, mais la foule avait stoppé leur avance et pour passer dans les couloirs bondés elles auraient dû abattre des gens. Mais les policiers n’avaient pas reçu d’instructions en ce sens, et même s’ils en avaient eu, personne ne les aurait suivies. De nombreux cops d’ailleurs refusèrent d’aller plus loin. Guiliani, prévenu en catastrophe, avait hurlé de rage, braillant ici et là dans tous les sens à downtown City Hall dans la governor’s room. Ah, quel dommage qu’il n’ait pas entendu le concert ! Et Martha ? Que faisait-elle pendant ce temps-là ? Elle était assise dans le showroom derrière le public et observait avec ennui le strip-tease d’une nouvelle, assez douée, en fait, la petite ; est-ce qu’elle savait aussi bien manier le revolver ? Pendant ce temps, Mr.Thimble accoudé dans un bar se donnait du courage pour plus tard à coups de manhattans; il ne pouvait pas imaginer que sa Lissy… d’autant que sa destinée allait recevoir le coup de grâce cette nuit même, mauvais, mauvais, qui a dit que la vie était juste ? sinon je n’aurais pas pu ronfler dans mon coin dans mon STAR HOTEL auquel on avait ôté le toit. J’avais du mal à dormir vraiment car le coffre-fort s’ouvrait et se fermait sans arrêt. Je voyais se déverser des flots ininterrompus à l’intérieur de mon sommeil et l’eau de nouveau dévalait les marches entre le deuxième étage et le premier et dégoulinait dans le couloir pour atteindre le rez-de-chaussée, cascadant toujours plus vite dans l’escalier et s’entassant contre les joints de la porte qui donnait sur la rue, l’eau coulait comme du sang, cette maison du numéro 300 de la 30th St. ouest. Sur ma table de chevet le réveil allait vers vingt-trois heures tandis que traversant Times Square dans la pluie qui tombait à verse des skaters inline filaient

Dans ce chaos d’activités on bouffait et on buvait, on enfournait, affamé, aspirant stupidement à se divertir pour se prouver qu’on était libre, klaxons sirènes pompiers de rouge vêtus, sous la pluie le RAGTIME CHICAGO CATS et CATS et encore CATS, toits des parapluies graisse de frites BBQ et l’arche de Noé désespérément fixe, pendant que des Lincoln blanches, vitres teintées, blanc éblouissant scintillantes passaient, eau projetée, éclaboussures, Blendax riant, Sean Connery Entrapement tournaient au coin attendant patiemment The 13th Floor jusqu’à ce que les hordes de touristes soient passées, traversent la 45th St., ils voudraient aller en face au Marriott Marquis, là-haut, là où se trouve le restaurant tournant à 9,25 $ le Martini, sortir du Tourist Office contre le Duffy Square où sans payer on peut consulter ses e-mails et même ses hotmails et où on peut avoir des plans de la ville des plans du métro des adresses d’hôtels ; mais non c’était déjà fermé, ils se contentaient de se regrouper autour des théâtres ou ils sortaient du Théâtre Confetti, au-dessus de la 42nd St., des écrans PANASONIC projetaient des images ? neige de papiers débris de joie limousines arrondies, autrefois on avait encore des véhicules noirs à étages, huit couches d’oignons et de ketchup à volonté, et des girlies se ruaient hors de RIESE’s et criaient, tandis qu’ici ou là un homme se frayait encore un chemin vers le bas ; attiré par un bruit, le Mozart goes to town avait cessé de retentir depuis un moment, il descendait à travers une canalisation le long de l’échelle et pataugeait dans les égouts tandis que plus haut on klaxonnait, on criait, des sirènes hurlaient, de la pop retentissait dans les voitures, et dans New Carnegie Under Manhattan New York parmi les longs étirements des archets le fier violon de Delmoni se lançait : joue tsigane ! Et la mèche relevée la moustache fièrement dressée, lui non plus ne sait pas qui va lui conduire la main, pas de sueur pas d’angoisse. Sky le suit des yeux les lèvres entrouvertes, il aimerait tant le voir mieux ! Un œil ne suffit pas. Il le ferme, tend l’oreille. Contre le Noir à ses côtés une petite Asiatique s’est glissée, la tête sous sa main puissante chaude magnifique. Des femmes rêvent de mains semblables, elles y attachent lerus désirs, elles y pensent tout le temps, l’enfant se glisse simplement à l’intérieur du chant perdu de Pettersson qui sans être annoncé déclare : je n’arrêterai pas de jouer, de symphonie en symphonie porté à l’intérieur de ce concert sous la terre et par-delà le concert de la terre, des courbes mélodiques clusters coups frappés anticipés noués, on voudrait hurler se libérer en hurlant, frapper autour de soi, pas seulement les pauvres, pas seulement les exclus, même ceux qui n’ont jamais été exclus, eux aussi la vie les a piétinés, mais ils le remarquent seulement aujourd’hui, maintenant, ici, presque à cent mètres sous la 57th St., ou peut-être à cente cinquante ou cent quatre-vingt mètres, eux qui sont tout près de la scène ne comprennent pas vraiment comment ce flot irrésistible de notes s’écoule par les oreilles le diaphragme le sternum jusqu’à l’intérieur du corps, purifie, faisant vibrer les veines les artères les ganglions et tous les organes, si bien que la misère et les mauvais rêves qui en réalité sont la réalité, consentent enfin à céder et à s’extraire du corps. Les chaises sur la scène sont toutes occupées, Mantler et Bruce sont penchés en avant et ont ramené les genoux contre leur corps, à l’écoute, Bruce accompagnant de son murmure chanté la musique jouée. On pourra entendre plus tard dans le CD ce grognement chantonné, Neill en effet, malgré ce qui avait été décidé, avait fait enregistrer ce qui s’était passé Under Manhattan. Il ne s’intéressait pas vraiment au souffle qui s’en dégagerait, il voulait démontrer la puissance de sa vision : des centaines de milliers d’exemplaires de l’enregistrement furent ainsi vendus sous le manteau dans la semaine qui suivit. Le marketing considéra que ce concept n’existait pas officiellement. Et c’est ainsi que l’on vit combien Olsen avait raison : personne plus tard ne put comprendre ce qui s’était passé de si particulier cette nuit-là, à l’abri du jour, cette chose que personne n’avait prévue. Il s’agit sans doute d’une production de studio aseptisée à laquelle Mantler et Bruce furent convaincus de participer et qui trouva plus tard sa place dans le chaos de la World Music. Le CD fut qualifié de mystification par le New York Times et Village Voice parla de « tromperie sur la marchandise ». Le City Hall de son côté nia toute existence à Under Manhattan de même que pendant des années il avait nié l’existence des habitants du tunnel, quand dans le même temps il les faisait enfumer dans leurs souterrains : des containers avançaient dans un bruit métallique par le Lincoln Tunnel en direction du New Jersey pour déboucher sur le vide. La contre-attaque ne se fit pas attendre, et on opéra une razzia, les commandos descendirent jusqu’au sixième niveau, mais Neill négocia avec le plus hautes
instances de la ville pour fixer une date et l’affaire fut ensuite très vite réglée : la recherche fut systématique et on arrêta tous les habitants du tunnel. Les cops arrêtèrent également Sky. Ce n’est pas dans les souterrains qu’ils le trouvèrent mais dans uptown à l’intérieur d’une des grottes dont le panorama découvrait ce gigantesque, ce merveilleux fleuve aux reflets d’argent, derrière le Parkway, le long de la ligne du train express, grottes taillées dans les rochers et qui servaient non seulement de refuge mais donnaient une lumière céleste, source inoubliable d’histoires.Depuis le concert, il ne s’était plus aventuré dans la rue. Il avait pris le tunnel et, avançant hors de la lumière du jour, il s’était réfugié ici, la musique résonnait constamment dans l’espace de son crâne, et il avait progressé à travers les égouts comme autrefois à l’époque de l’ALLIGATOR PATROL. Mais il n’y avait plus de crocodiles. Il aurait pourtant bien aimé discuter avec le vieux reptile qui s’était fait prendre par Benny Profane. Ce fut donc seulement en pensée qu’il s’entretint avec lui, le regard emporté par les petits bateaux qui semblaient vaciller jusqu’à se dissoudre dans l’air, comme s’ils flottaient au-dessus de la surface des eaux tendues à l’infini. À New York il faisait chaud maintenant. Certes, personne ne l’avait remarqué ; mais à l’instant où la dernière note du concert retentit, la pluie également cessa son clapotis, comme si la musique avait nettoyé le ciel, et l’on vit une lumière qui montait au-dessus de la ville célébrant le temps où les couples d’amoureux et eux seuls avaient pu se toucher tandis qu’ils avaient erré sans parler dans les rues malgré les injustices du ciel. Et quelques Indiens repoussés dans le sud du Bronx avaient levé le nez, flairant un événement car ils savaient, oui, il s’est passé quelque chose. Les maisons ont pris racine. Elles peuvent parler et elles échangent des mots entre elles. Idahoe S. Neill qui avait permis tout cela ne se rendit compte de rien. Et la petite Asiatique sous la paume du Noir s’était endormie. Personne, non, personne ne remarqua que le concert était fini : les archets continuaient à se tendre à l’intérieur des hommes. La salle était dilatée comme on le dit d’une cage thoracique, et Mantler Mason Bruce demeuraient assis, oui, assis. Le public restait assis. Les musiciens sortirent lentement de leur léthargie. Ce fut Arturo Delmoni qui le premier abaissa son violon, puis inclina la tête vers l’avant. S’il vous plaît – je vous en prie – surtout pas d’applaudissements ! Mais ça ne serait venu à l’idée de personne. Ce n’était pas Delmoni en personne qui avait joué, il le savait bien, il était trop orgueilleux pour ça, il ne voulait pas se parer des plumes du paon : jamais il n’aurait pu tenir l’archet de cette manière, seuls les dieux le tiennent ainsi et, quand ils le font, c’est que la tristesse les accable ; en vérité, les autres, les pouilleux avaient joué du violon à travers lui. Et le miracle fut que l’orchestre non plus ne savait pas jouer, en tout cas pas très bien en vérité cet orchestre « n’était pas très bon » et il avait malgré tout produit cette splendeur. Malgré tout, phalanges et bouts de doigts avaient chanté, les articulations et les bras avaient donné leur chant : leurs âmes étaient devenues des doigtés et des muscles, tout un système nerveux central. Comme ces gens sous hypnose qui subissent dit-on la force de l’hypnotiseur, la musique – et c’était cette fois une réalité et non une supputation – avait été engendrée par ces gens ; et il avait fallu si peu de choses pour que ce rêve se réalise : un an de répétitions à l’intérieur du délire visionnaire d’un fou touché par la grâce, des musiciens affamés parfois, la plupart du temps torturés par la soif, car aucun ne devrait se mettre à boire sinon les mains ne pouvaient plus faire résonner l’indispensable vibrato. À y regarder de près, aucun n’avait su pourquoi il le suivait, sans oublier les moqueries, la dérision, et à l’instant précis où la musique s’achevait, non, au moment où elle avait commencé – et c’était de nous qu’elle avait jailli ! elle résonna du plus profond de chacun de nous – nous comprîmes… non, nous ne comprîmes pas, nous eûmes l’intuition de tout ce qui à travers nous était ramené à la vie. Le plus étrange fut qu’au fur et à mesure de nos répétitions dans les condos sous la plate-forme 100, dans la grotte creusée sous Bryant Park et même juste derrière Spring Street/ Lafayette, les musiciens affluèrent toujours plus nombreux ; vous pouvez me croire, pour des gens comme nous, la seule acquisition des instruments était déjà problématique, sans parler de l’entretien qu’ils nécessitaient, ni de l’humidité qui les menaçait constamment. Nous les soignions comme des enfants, et lorsque nos compagnons, qui au début nous prirent pour des fous – moi-même, si je n’avais pas rencontré ce chef d’orchestre, j’aurais considéré comme fou quiconque aurait agi de cette manière – ainsi donc, lorsqu’ils nous entendirent, ils cessèrent de rire, et tentèrent de leur côté de dénicher un instrument quelconque. Ils se le prêtèrent entre eux. Ils se le volèrent. Vous vous souvenez certainement de cette série de casses. Comment ? Regretter ? Mais pourquoi devrais-je regretter cela ? C’est ridicule ! Vous n’étiez pas là, vous ne pouvez pas comprendre ce que les batteurs de Melrose comprirent d’emblée, oui, comment on parvint à se retirer en bon ordre, personne ne fut blessé, aucun panique nulle part, les pas s’éloignèrent sous la terre en silence lorsque New Carnegie se vida. Impossible de dire quoi que ce soit, le Noir retira sa main de la tête de la petite Asiatique qui sortait de son rêve : les pupilles écarquillées elle le regarda, jeta ensuite un regard vers Sky, se frotta les yeux pour sortir du sommeil, sourit, se leva, s’enfuit en courant. Où ? Qui peut le dire ? Sky la suivit des yeux, et comme il se tournait vers son voisin, il constata qu’il était déjà loin : il monta quelques marches sans se retourner. Gêné, Bruce toussa en contrebas, il était étrangement enroué, toussa une deuxième fois, ne cessa plus de se racler la gorge, tandis que Mantler parlait pour lui seul en soufflant dans sa trompette. Mason lui aussi frappa deux trois fois avec le balai sur les cymbales, le chuintement métallique se mêla au glissement de tramps des chuds des tunnel dwellers, qui repartaient vers leur désert, car ils avaient perdu quelque chose, et maintenant ils savaient : un vieux fou le leur avait restitué, et ils devraient le garder. Mais le vieux lui ne le garda pas et ce quelque chose ne s’accrocha pas à lui : dans le coma, pendant environ quarante mesures, il avait dirigé sa musique de loin ; la main droite – le pouce l’index et le majeur tenaient une baguette imaginaire – se balança au bout de son bras levé. Puis il s’affaissa. Et la musique fut terminée. Le souffle de la mélodie cessa en même temps que le sien. La pluie s’arrêta aussi. Dans la salle de concert les femmes des beaux quartiers se levèrent toutes ensemble, remirent en place leurs chignons, passèrent la main sur les poils des petits chiens et s’accrochèrent au bras de leur mari.
Quelle procession sous les rues ! Nombreux furent ceux qui sortirent à Grand Central Station, où depuis longtemps la police s’était retirée, ne laissant en place que cinq six officers, du moins d’après ce qu’on put voir : ces derniers secouèrent la tête pour témoigner de leur embarras lorsqu’un quart de la City sortit de terre, de la nuit, pour déboucher dans la lumière marmoréenne de Grand Central Station et s’enfoncer de nouveau dans la nuit. Dehors la lumière était telle qu’il fallait plisser les paupières. Mais qu’il faisait bon enfin respirer ! Les taxis avaient eu vent de l’histoire. Et l’on vit des files de voitures jaunes, on entendit des claquements de portières sans fin. On s’essuya le maquillage qui avait coulé sur les joues. Sky cligna des yeux. Comment était-ce possible ? Mais où sont-ils donc partis ? Et moi, comment suis-je venu jusqu’ici ? Un placier en uniforme se dressa de toute sa hauteur devant lui et lui jeta un regard sévère. « Vous devez partir. Vous n’avez pas remarqué que la musique est finie ? Il est interdit de dormir ici. » Sky se redressa péniblement. L’homme en livrée esquissa une moue courroucée lorsque l’odeur lui parvint aux narines. « Eh, vous aviez un billet, vous, au moins ? – Un ticket ? C’que je sais, moi ? – Allez, montrez-moi ! » Sky fit semblant de fouiller dans ses poches, passa la main sur la poche de son polo… incroyable ! : oui, il en avait un. Hébété, il fixa le morceau de papier, le placier vexé imita son geste, mais le clodo s’en allait déjà en boitant, afin que tout cela ne semblât pas trop louche, et l’homme cria dans sa direction : « Où est-ce que vous allez, bon sang ? C’est en bas que ça se passe pour sortir, si vous montez vous allez vous retrouver sur le toit. » Tout cela était totalement incompréhensible, et il était encore empli de musique. Il descendit les marches, traînant, boitant. La haute société était encore là et on se glissait dans les manteaux. Il cracha. Il parvint dans la 57th St., les lumières du soir de Central Park se déversaient le long de la 7th Avenue. Il était trop mouillé pour se réfugier dans les vastes étendues de verdure. Sky se traîna jusqu’à la partie de Broadway qui s’enfonçait déjà dans l’ombre, car il connaissait un abri sous Columbus Circle à partir duquel on pouvait gagner un tunnel tranquille qui n’était pas spécialement confortable mais qui était relativement correct. D’autant qu’à partir de là on pouvait emprunter les souterrains et les galeries qui conduisaient vers le nord. Et c’était vers le nord qu’il entendait aller.

[>>>> Le fin.
>>>> en Allemand.
ANH, Le Roman de Manhattan, page de titre <<<<
Alban Nikolai Herbst, In New York, Manhattan Roman.]

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