Je m’étais assis pour me reposer devant les installations pseudo-historiques de Battery Park.

[Chapitres 27 – 30 <<<< là..]

Les éclats lumineux du soleil glissaient sur la surface de l’eau pour atteindre la statue de la Liberté, en direction d’Ellis Island, là où les réfugiés fuyant la guerre avaient parfois attendu debout des jours entiers, piétinant sur place. Socialistes. Juifs. Homosexuels. Artistes. Emmitouflés dans les dernières pèlerines de leur patrie. Certains assis sur leurs valises. Des enfants pleuraient contre la poitrine de leur mère. Personne ne savait ce qui allait se passer ; L’important était d’entrer. Quand aujourd’hui on faisait gratuitement le voyage aller et retour vers l’île, on pouvait presque avoir la même impression que les immigrants de l’époque ; certes il n’y avait pas encore les deux tours bleues et élancées du World Trade Center : pourtant , on apercevait la masse de gigantesques bâtiments disposés en arc de cercle, ornés de porches et de couronnes, la boule avancée au sommet de White Hall, les magasins de briques bruns et arrondis, derrière miroitait le gothique Woolworth Building dans un blanc où le vert se mêlait au bleu et de son vaste toit émergeait une pointe vert-de-gris tandis qu’au-dessous, splendeur géométrique, ce n’était qu’une suite d’ouvertures et d’appuis de fenêtre. Sur le pont il faisait un froid glacial.
Grappes de curieux. Pour 45 $ les bateaux vous emmenaient sur l’autre rive. Des enfants jouaient à la guerre. Ronflement des petits moteurs de bateaux. Clapotis de vagues. Pas la moindre brise, il faisait si chaud que je fis un somme et ne me réveillai que lorsqu’on m’adressa la parole. J’avais rêvé de Talisker. Ce n’était pas lui qui était assis à mes côtés, mais un petit bourgeois bedonnant habillé en businessman. Il flottait dans son costume ; il l’avait peut-être emprunté ou il avait perdu du poids, peu importe. En marchant, sa cravate se balançait au rythme de ses pas ; Mais comme il était assis elle pendait le long du banc. « Vous dormez ? demanda-t-il. – Non », dis-je. Il reprit : « Bon, alors c’est que vous parliez tout seul ; – Oh, pardon. – Non, non. Je pensais que je devais vous réveiller. Pour que vous ne fassiez pas de confidences dans votre sommeil. – Des confidences ? – Sur des choses trop personnelles. – Ah, je vois. – Toute personne a droit à sa vie privée. Il faut la protéger, même en dormant. – Je suis bien de votre avis. – Vous n’êtes pas d’ici ? – Vous non plus. – C’est exact. Je viens d’Hudson. Upstate. Deux heures et demie de voiture. Je travaille dans les transports, dit-il, les trucks. Vous savez ce qu’on peut faire le soir à New York ? – Vous n’y pensez pas ! – Je suis tellement seul », dit-il avec une naïveté touchante. Puis il sortit sa carte de sa pochette. « Au cas où vous auriez besoin d’un camion », m’expliqua-t-il, et il me la tendit. “C’est à cause de Clarissa”, dit-il, et il sortit une flasque d’argent de sa poche latérale. De mon côté, glissant un regard au-dessus de la carte de visite, je levai les sourcils. « Clarissa c’est… c’était ma femme… – Ah, ah. – Il y a un an j’ai fait une grosse affaire ici… une très grosse affaire, je vous jure… » Il me tendit la flasque après avoir jeté un regard autour de lui. « Il faut être prudent, ils vous embarquent pour moins que ça. » Je le remerciai : « Il est encore trop tôt pour boire. – Z’avez bien raison. » Il replaça la flasque dans sa poche gauche ; Puis il me tendit la main droite : « Vous pouvez m’appeler Mickey. C’est comme ça qu’elle m’appelait toujours. Ce serait bien si je pouvais l’entendre encore. » J’entrai dans son jeu : « Tout l’honneur est pour moi, Mickey. Gottfried Meissen. – Vous êtes allemand ? Gottfried… jamais entendu ce nom-là. » Il appuya sur les syllabes songeur : « Meissen », mais il le prononça avec un z comme s’il avait dit Mason. Je dis : « Appelez-moi Fred. – Donc, Fred, j’ai vendu trois trains de containers, Century Class, je ne sais pas si ça vous dit quelque chose… – Je suis désolé, je… – Trois, Fred ! C’était le deal le plus important de ma vie ! Mais justement j’avais emmené Clarissa ce jour-là… Vous savez comment ça se passe, ils avaient invité tout le monde… Et là il y avait un certain Bill. William W. Worman. » Il se tut. Il rejeta sa tête en arrière et ses yeux papillotèrent dans la lumière. On entendait revenir les petits bateaux blancs. Excitation sur le débarcadère, des mères braillaient au-dessus de berceaux d’enfants. « Worman ? – C’est le manager de la Gating Inc. – Ah, je vois. – Hein ? Qu’est-ce que je pouvais faire ? – C’est à eux que vous avez vendu les containers ? » Il fit oui de la tête. « C’est bête », dis-je. Il dit : « Jamais je n’aurais pu imaginer. » Nous restâmes un moment assis sans parler. « Mais c’est comme ça, reprit-il alors, le meilleur deal est toujours le pire, dans le fond. J’aurais dû continuer à centrer mes affaire sur Albany… j’ai fait des affaires jusqu’à Buffalo. Buffalo, vous connaissez ?… » Toute réponse eût été inutile. « C’est là que j’ai mes meilleurs débouchés. Mais maintenant je viens toujours à New York. Je suis ici presque tous les week-ends… chez mon beau-frère… lui aussi, il aimerait bien savoir où est Clarissa… Oui, parce que naturellement c’est fini avec Bill. – Naturellement, dis-je. –Mais en fait, je ne crois pas que je la retrouverai, reprit-il. Ça ne lui ferait pas plaisir du tout. Mais comme ça, j’ai un peu le sentiment que je suis près d’elle. Vous comprenez ce que je veux dire ? » Je fis oui de la tête. Il sortit la flasque une deuxième fois, dévissa le bouchon entièrement, regarda plusieurs fois autour de lui, se pencha et en but une gorgée. Comme je le fixais d’un air moqueur il dit : « J’ai été pris sur le fait, vous savez, c’était la semaine qui a suivi l’histoire avec Clarissa. En plus, c’était juste une canette de bière, en bien j’ai dû passer la nuit au trou… ! – Et depuis tout ce temps vous n’avez pas eu de nouvelles ? » Il secoua la tête : « Non, rien. – Elle vous manque toujours ? – Je l’aime. C’était une femme bien. Mais comme je dis toujours, quand c’est fini, c’est fini. Et quand c’est fini ça ne revient pas. J’aurais dû m’en douter. – Où est-ce que vous logez ?- Herald Square Hotel.- Pas possible ! –Vous connaissez ? – J’ai un ami qui y est descendu. – J’ai une photo d’elle. – De votre femme ? » Il fit claquer sa langue, regarda la flasque au creux de sa main, nouveau claquement de langue. Puis il secoua la tête et la remisa sans sa poche. Sortit son portefeuille, fouilla à l’intérieur, me tendit un cliché de photomaton. Je ne pus m’empêcher de siffler : « Vous l’avez vue ? demanda-t-il. Vous la connaissez ? » C’était Lissy, la prostituée de LEGZ DIAMOND’s. « Vous avez des principes ? » demandai-je. Lui : « Je ne sais pas. Sans doute, oui. – Eh bien, ça va être dur pour vous. – Mais parlez, bon sang ! Vous savez où elle est ?! » Il saisit brusquement les revers de ma veste et tira des deux mains. « Hé, hé ! » fis-je. Immédiatement, il suspendit son geste. Pauvre type. « Donnez-moi l’adresse », gémit-il. Moi : « Vous avez de quoi écrire ? » Je gribouillai l’adresse. Il la lut l’empocha, se mit alors à m’implorer : « Vous ne voudriez pas m’accompagner ce soir ?- Non, j’ai autre chose en vue.- Oh, je vous en prie !- Mais si vous voulez, vous pouvez interroger mon ami au HERALD SQUARE. – Comment ? Il la connaît aussi ? » Rien de plus facile que de lui arranger son affaire : je lui fis signe que oui. À peine l’avais-je quittée qu’elle s’était installée à côté de lui. « Il s’appelle Talisker. Vous n’aurez qu’à demander le numéro de sa chambre à la réception. »

Je n’avais aucun envie de prolonger cette conversation et je me levai. D’ailleurs il fallait encore que j’achète du produit contre les insectes. Sous South Ferry je pris la Reverdale Line jusqu’à Penn Station et me mis en quête d’un magasin. Armé de mon aérosol, je me rendis tranquillement à l’hôtel, pulvérisai le produit puis me changeai. Mais pendant ce temps Mr.Thimble revenait dans son logement après avoir pris une dernière – et décisive – gorgée de sa flasque. À peine arrivé là-bas il demanda à voir mon prétendu ami, il obtint le vrai numéro de sa chambre et s’empressa de frapper à la porte. Une voix de femme lui ordonna d’entrrrrrer, dans un anglais trrrrrès apprrrrroximatif. « Sorry, je cherche Mr.Talisker. » Devant le lit on voyait les reflets d’une émission d’aérobic. La Russe tenait beaucoup à cette chambre. Irritée, elle jeta un regard de côté à Mr.Thimble. « L’est pas là – Vous êtes Mrs. Talisker ? – Non, reprit-elle, pas là. – Quand est-ce qu’il revient ? » Elle resta scotchée à l’écran, sans réaction. « Vous pourriez peut-être lui transmettre un message de ma part ? Thimble, c’est mon nom, Michael Thimble. – Chambrrrrrre 15. – Mais comment savez-vous que…. ? – Je suis la femme de chambrrrrrre. » Et Talisker arriva en personne. Fut étonnée… ou pire encore, totalement exaspérée. « Encore vous ! Allez, fichez le camp d’ici ! » La Russe épongeait à coups de serpillères. Talisker reprit son souffle… dans ses poumons l’odeur s’insinuait. Et voici que la femme en colère se remit à crrrrrrier. Quand elle fut calmée, Talisker demanda à Mr. Thimble : « Mais qu’est-ce que c’est que ces cris ? » Froncement de sourcils. Puis il demanda ; » Mais qui êtes-vous donc, vous ? – C’est une méprise… excusez-moi, je pensais que c’était votre femme… – Elle? – Venez, vous cherchez quoi ici ? – Vous êtes un ami de Mr. Fred ? » Talisker plissa le front. « De qui ? – Il m’a… tout à l’heure… dans Battery Park…, il se racla la gorge, le truc c’est que je cherche Clarissa. – C’est vraiment très intéressant. – C’est ma femme. – Je ne l’aurais pas deviné. Alors, en quoi puis-je vous être utile ? » Mr. Thimble sortit l’adresse de LEGZ DIAMOND’s. Tendit le papier à Talisker. Talisker le lut. « Mon ami vous a-t-il donné son nom ? », demanda-t-il. La réponse vint : « Mr. Meissen. » Talisker fouilla aussitôt dans la poche de sa chemise où se trouvait encore le billet avec mes indications. « Votre Mr. Fred semble décidément être un homme très intéressant. – Je ne sais pas. – Et c’est votre femme qui… est censée… travailler là-bas ? – Mr. Meissen le dit en tout cas. – Vous avez une photo d’elle ? – Mais oui, bien sûr, bien sûr ! » Il la tendit à Talisker. Celui-ci reconnut la jolie femme. Jeta un regard haineux ne direction de Mr. Thimble. « Je ne sais pas si vous êtes au courant, dit-il, mais c’est une sacrée salope. – Oh, non… ! – Une salope c’est peu de le dire ! Mais c’est comme vous voudrez…Mr… ? – Thimble. – Oui, en effet, c’est là qu’elle passe le plus clair de son temps. Bon, maintenant… je vous en prie… j’ai eu une nuit agitée. » Sourire graveleux. « Mais je pensais que… reprit le malheureux Mr. Thimble, j’espérais que vous… – Que je…quoi? – Que vous pourriez peut-être m’accompagner… Vous savez, je ne suis jamais de ma vie allé dans aucun… aucun… – Mais tout le monde sait qu’il n’y a pas de prostitution à New York », ricana Talisker, et dans un geste d’une rare impolitesse il fit signe à son hôte indésirable de s’écarter. Il est vrai que sinon il n’aurait pas pu pénétrer dans sa chambre. Elle n’aurait pu contenir deux hommes, sauf à être empilés l’un sur l’autre ou être assis côte à côte, ce qui ne semblait enthousiasmer ni Talisker ni Mr. Thimble. Désespéré, le marchand de camions vit la porte se refermer.



[>>>> Chapitres 33 à 35.
>>>>> en Allemand.
ANH, Le Roman de Manhattan, page de titre <<<<
Alban Nikolai Herbst, In New York, Manhattan Roman.]

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