Talisker n’hésita pas longtemps.

[Chapitres 36 & 37 <<<< dort.]

S’apprêta à se rendre chez Mr. Thimble pour l’interroger. Non, pas la peine, il était resté dans la salle à manger. « Cet ami que je connaissais… – Mr. Fred ? – Mr. Meissen, à quoi il ressemble ce gars, maintenant ? Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu. Ah oui, c’est celui qui a une coiffure à la Glenn Ford ? » puis il alla tout droit au STAR HOTEL. On avait déjà commencé à s’attaquer au toit. Au-dessus du téléphone public et de l’entrée, on montait le nouveau store de la façade. Ce qui avait été une pension n’arborait désormais aucune autre indication qu’une affiche écrite à la main et collée à l’intérieur contre la vitre de la porte grillagée : Closed, No Vacancies. Talisker ne sonna pas mais loua une chambre en face au MANHATTAN INN. Il s’empressa d’aller régler le HERALD SQUARE HOTEL. Quand il alla chercher sa valise, la Russe était déjà prête à prendre sa place. L’ascenseur n’était pas encore arrivé qu’elle se glissait dans la chambre, serpillères à la main, avec le seau et les donuts. Dans l’instant qui suivit, on perçut le son maniaque de la télé. Et la sonnette de l’ascenseur tinta.
Talisker entassa ses affaires au MANHATTAN INN et prit son poste de surveillance derrière la vitre. Il avait approché une chaise et penché le haut de son corps sur l’appui de la fenêtre. Mais son attente fut de courte durée. Je sortis précisément à cet instant. La description donnée par Mr. Thimble n’avait pas été des plus éclairantes, mais c’était suffisant. Simplement, je ne portais pas de costume. J’avais mon jean râpé et mon chandail élimé, charmante tenue de sortie. Je laissai toutes mes belles affaires. Même l’appareil photo. Harlem n’était pas un zoo. Au fait : qui pouvait avoir l’outrecuidance de dire de quel côté de la cage il vivait ?
Talisker enfila son manteau. À peine avais-je tourné le coin de The 8th AVE GOURMET MARKET, qu’il profitait des allées et venues des ouvriers et du fait qu’ils avaient laissé la porte ouverte pour pénétrer dans le STAR HOTEL. Personne ne le remarqua. Le service de direction, grand ouvert, avait été déserté. Des merlins étaient appuyés contre le bureau. Seule une grosse blondasse traînait ses savates et balançait ses hanches dans le couloir. Elle laissait des traces de graisse sur son passage. « Il habite où, Mr. Talisker. » Cheveux filasse pour cause de décolorations successives, visage débordant de replis adipeux, rouge à lèvres criard remontant à la base de la narine droite. Elle avança la lèvre inférieure et indiqua la direction à Talisker d’une voix grasseyante. Puis elle disparut dans les toilettes. Un coup de pied suffit pour faire sauter la serrure. Plus tard, il referma la porte derrière lui. Il prit alors tout son temps.

Au début j’avais le sentiment que quelqu’un me suivait. Me retournai plusieurs fois. Mais non, ce n’était qu’un cow-boy de macadam : Dustin Hoffman dans sa prime jeunesse. Plus loin on apercevait une nana et plusieurs touristes avec des valises. Pendant un moment, je suivis les pas d’une femme dont les goûts vestimentaires rappelaient ses ancêtres anglais. Elle avait associé à sa jupe verte une veste violette, son bras droit serrait un porte-documents rose contre sa taille, et elle portait des chaussettes blanches de gamine et des baskets jaunes. Mais à l’évidence, loin d’être une gamine, elle avait au moins quarante ans. Elle gravit en dansant presque en batifolant, l’élégant escalier du Post Office qui conduisait de la façade en colonnades jusqu’à l’intérieur Belle Époque. En continuant mon chemin vers le métro, je la suivis en pensée. Des lampes Art déco sous un plafond de bois peint et les encadrements des guichets entièrement décorés. Manhattan offrait un visage très différent dès qu’on pénétrait dans un bâtiment. Le jeu des apparences trouvait son accomplissement à l’intérieur, conséquence architecturale de l’idée de galerie. Et ce phénomène ne se reproduisait pas seulement dans les entrées des gratte-ciel avec leurs statues de marbre baroques, les ouvrages en stuc, les poignées de portes, les cabines d’ascenseurs sorties tout droit des mille et une nuits de la technique ou des scènes romantiques byzantines de la 5th Avenue au sud de Harlem, non, il se continuait encore vers l’est, en particulier depuis qu’on avait assaini les quartiers ouvriers et surtout, d’un côté comme de l’autre, à Central Park East et à Central Park West. On ne recevait absolument aucun choc architectural en passant du Barrio mal famé aux beaux quartiers attenants. Quand on se promenait le long des boulevards bordés d’immeubles, de discrètes façades vous tenaient compagnie ;
Je passai devant la guérite de verre de la MTA : une Perséphone née dans les claquements et les grincements siégeait là, fruit de l’obscurité elle avait grandi dans les odeurs souterraines, et bien qu’elle fût brune, sa peau était dépourvue de pigment. Sa grossièreté naturelle, ou tout simplement sa tristesse, peu importe, l’amenait à ne jamais lever les yeux lorsqu’elle délivrait un billet. Je n’avais besoin de rien, je glissai ma carte dans la fente et la barrière de métal en croix tourna à l’oblique au-dessus de ma hanche. Déjà le métro argenté s’approchait dans un bruit de ferraille, ça patinait, ça sifflait, ça hurlait. Claquements, ouverture des portes de la rame. Crachotements des haut-parleurs. Les portes se refermèrent. Quelques passagers repliés sur eux-mêmes battaient du pied, mouvement régulier de la pointe des bottes, à l’écoute de leurs énormes walkmans, engoncés dans le rythme métallique, les oreilles fermées à tout vacarme extérieur. Regards hostiles. Aucun sourire sur leur visage fatigué. Je reconnus une des danseuses, elle s’appelait Jackie je crois, d’un sérieux imperturbable derrière ses grands yeux d’enfant. Elle n’était plus aussi belle que la nuit dernière. On voyait qu’elle sortait de chez le coiffeur. Nez camard relevé, taches de rousseur, cils étrangement pâles. Tailleur aux teintes de foulard, tissu de soie à fleurs noires piquées de rouge, sur fond de feuilles vertes disséminées. Comme tout cela avait été arrangé avec soin ! Je la saluai, mon sourire lui arracha un rictus. La moindre tentative d’approche pouvait passer pour une agression. Voilà qui rendait les Blanches si peu séduisantes.
Columbus Circle. La strip-teaseuse quitta le métro. Je la suivis des yeux pendant quelques instants. Puis le train reprit son fracas à travers les tunnels suivant la lisière de Central Park qui s’étendait sur quatre kilomètres. Voici Harlem, côté nord, le lac et ses quelques canards. Pelouse vallonnée, nature artificielle, certains chemins tortueux avaient été hélas asphaltés, la terre n’étant à leurs yeux que de la boue. Des dealers chuchotaient, et, installés partout où on ne les attendait pas, ils restaient là les jambes plantées dans les buissons. Des quantités de fleurs de cerisiers, véritable avalanche de neige, basculèrent sur les représentants de la police montée, les flocons s’accrochèrent à leurs uniformes et glissèrent sur les croupes de leurs chevaux. Les marathoniens sur le Drive les contournèrent rapidement, les oreilles bardées d’écouteurs. L’un d’eux arborait un réseau complet d’antennes diverses, véritable ramure. Une grand-mère aux cheveux blancs faisait son jogging derrière son landau à trois roues : un vieux Michael Andretti, formule I baby. Et par-dessus les sommets des arbres, parade gigantesque curieusement arrogante, des deux côtés, visant la verdure, des tours des créneaux et des pointes issues d’habitats étranges et luxueux. Les gazons fraîchement tondus exhalaient leurs senteurs, une immense surface verte s’étendait jusqu’aux sinistres tours Martin Luther King uptown. La chance était ici et celui qui habitait là-bas pouvait dire à bon droit qu’il était né dans la malchance. Portant fourrure, une jeune brune élégante. So funny ! : sa main droite tenait en laisse un chihuahua, et sa main gauche un énorme dogue. Quand elle me regarda, alors que je descendais le parc en direction de downtown, elle ne put s’empêcher de répondre à mon sourire. Mais j’étais assis dans le métro qui poursuivait sa route. Je ne faisais pas ma promenade dans Central Park. L’air était vicié, odeurs d’acier, de caoutchouc. St. Nicolas Ave tournait en épingle à cheveux. Les promenades montantes numérotées avec soin portaient les noms de défenseurs des droits de l’homme : Malcolm X, Adam Clayton Powell Jr. L’idée d’accorder un regard à la cathédrale ne m’effleura pas. Elle se dressait à la hauteur de la 110th St., à l’ouest de Mornigside Park. Quatre rues plus loin, s’élevaient la Columbia University et le monument dédié à Carl Schurzen. Un coup d’œil au-dessus du mur droit comme une falaise permettait de découvrir la rue en contrebas. Des écureuils des rues se poursuivaient sur les marches et le long du rocher quadrangulaire. Le matin, l’air glacé formait des tourbillons de vapeur. Un jour, St. John The Divine serait la plus grande cathédrale du monde, dépassant Notre-Dame, Chartres, Cologne… Mais la rame de la ligne A ne s’arrêtait de toute façon qu’à la hauteur de la 125th St., là où se trouvait le légendaire Apollo Theater. Ella Fitzgerald et Dizzy Gillespie y avaient fait leurs débuts, aujourd’hui encore se déroulaient les célèbres Jam Sessions. On ne cessait d’y découvrir de nouveaux génies et dans le même temps des Noirs y étaient abattus sans raison. La rue était en certains endroits un unique commerce aseptisé Porta Bella JIMMY JAZZ, rien que des immeubles qui avaient à peine quatre étages, de petites colonnes, un toit pointu. En face, le dimanche, on voyait des marginaux qui peignaient de gracieuses petites images sur des rouleaux de fer-blanc, et qui se conciliaient ainsi les bonnes grâces de la police elle-même, attirant également des Blancs, chasseurs de photos. Le dimanche, le quartier de Harlem si vivant d’habitude était comme mort, on voyait des femmes en dentelles blanche et les hommes paradaient dans leurs plus beaux costumes ; toute la journée des messes, des chants. Que dis-je des chants? : une flamme bien plutôt, composée de voix, de rythmes, immense jubilation sortie du fond de la gorge. Je traînais ; qu’est-ce que je cherchais au juste ? Dans les rues latérales des fenêtres étaient aveuglées par des planches et des portes murées. Touchant la brique des immeubles, les escaliers de secours rouges, rouillés, couraient sur un fond de béton gris. Au nord, on apercevait les gratte-ciel uniquement réservés aux logements. Ils se dressaient juste au bord de Harlem River qui séparait Manhattan du Bronx. Étrange absence de taxis… Puis j’en aperçus soudain quelques-uns. Mais ils n’étaient pas jaunes comme d’habitude : un banal carton coincé derrière le pare-brise indiquait qu’ils étaient libres. L’auvent d’une boutique protégeait du vent et de la pluie une vieille femme assise entre des poubelles. Frappait avec son parapluie pour chasser quelque chose sous la table, gestes brusques et sans but. Pleine de rage elle leva son regard vers moi. Ses yeux étaient injectés de sang. De nombreux Noirs avaient ainsi des traînées rouge délavé dans le blanc des yeux. Mais cette femme ne disait rien, elle chantait! Elle ne bougeait pas les lèvres, ni aucun muscle de son visage, son regard me traversait de part en part, comme si derrière moi quelqu’un lui avait donné le départ du chant. C’est en effet dans l’une de ces maisons en ruine que se tenait Jens Olsen et, la baguette dans la main droite, il dirigeait la musique parmi les vitres brisées. Les marches qui permettaient d’accéder au premier étage étaient défoncées. Des os et de la nourriture pour chat jonchaient l’escalier. D’épaisses couches de laque ôtaient aux boutiques leur tristesse naturelle. Les lignes verticales des grilles croisaient des enfilades d’escaliers de secours. Rap vibrant. Innombrables petits couloirs derrière des portes ouvertes. Soudain, sur le côté, des alignements de brownstones magnifiquement restaurées, bleu éclatant des escaliers de secours. TENANTS AND THEIR GUESTS ONLY. Des enfants se ruèrent en criant hors d’un bâtiment. Puis de nouveau des immeubles locatifs à demi écroulés. Encore des planches aveuglant les fenêtres, des parpaings murant les portes. De rares colonnes soutenant à peine els entrées. Au bord des rues, morsures inachevées, gisaient des jardins abandonnés : grilles basses, caddie trônant devant des cartons, caisses de bois, plates-bandes de fleurs, verdure tendre d’un arbre. À deux pas une chapelle. Nulle part ailleurs je n’ai vu autant d’églises qu’à New York. On clouait une croix sur la porte et on commençait à prêcher à l’intérieur. Si le sermon était bon, on voyait bientôt affluer les fidèles. On était parfois obligé de déplacer son spectacle. Que les aumônes affluent et en un clin d’œil on était riche. Celui qui avait été touché par le doigt de Dieu n’avait besoin d’aucune culture particulière. The Highway Faith Apostolic Church. Elle aussi avait été murée, une pierre tombale avec une inscription était appuyée à droite contre une fenêtre basse. Graffitis blancs sur la porte, planches brutes à la fenêtre. Traverses de soutènement en oblique. Les chômeurs en attente d’un travail trônaient sur l’escalier de leur maison. Au coin d’une rue, contre la bordure du trottoir, une table et des chaises où des hommes jouaient aux dominos ; ils les faisaient claquer sur le plateau de la table. AMERICA OUT OF AFRICA, des coquillages des caraïbes gisant au milieu de rondelles de citron étaient ouverts de force et gobés directement dans leur coquille. Crabes aux carapaces arrachées. Délicieuse cervelle rouge. Dais de toile, vêtements, tissus. Personne ne p
ouvait parader avec autant d’élégance que les gens de couleur. Vers l’est, sous le métro aérien, entre barbelés et bordures de trottoir, un marché aux puces avec radios d’occasion, cassettes et vêtements : une femme examinait à la lumière un débardeur délavé, tant dis qu’une autre Noire hilare, le portable à l’oreille, roulait dans ma direction sur son skate-board. Oh, le superbe éclat de ses dents ! Et cette lueur incroyable dans ses yeux ! Je cherche quoi, au fait ? Ah, oui… c’est ici !
La maison.
Elle était étrangement isolée à l’extrémité du croisement en T d’un Loser’s Row, grande ouverte, un escalier de pierre rouge menait à un demi-étage où donnait une entrée qui un jour avait été blanche. Visiblement personne n’habitait les quatre étages ; les fenêtres étaient recouvertes pas des planches, la pointe du toit avait même été arrachée. Sans doute à la suite d’un incendie. À droite, tout contre, j’aperçus un hangar assez haut, un entrepôt ou des bureaux, et à gauche une usine très laide qui se dressait vers le ciel. Je m’arrêtai, le lieu ne manquait pas d’intérêt. Eu à nouveau l’impression d’être suivi. Mon appréhension venait sans doute du fait que j’étais seul dans cette rue. On n’apercevait pas âme qui vive, pas un seul enfant, aucune voiture, et pas un bruit. Si l’on m’observait ce ne pouvait être que derrière des vitres, des rideaux. Une grêle de regards s’abattit sur ma peau. Et j’étais là, debout. Il y eut enfin du mouvement. Une Cadillac s’approcha doucement de la fameuse maison. Un Blanc relativement élégant en descendit. Il portait un loden et une chapka. Grimpa les marches rouges. Portait un sac en plastique rayé bleu et rouge. Ou plus précisément, il ne le portait pas, il le traînait. Il frappa une fois. Deux fois. Maestro Chopstick lui ouvrit.



[>>>> en Allemand.
>>>> Chapitres 40.
ANH, Le Roman de Manhattan, page de titre <<<<
Alban Nikolai Herbst, In New York, Manhattan Roman.]

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